Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/388

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temps quelques mots pour l’appuyer. Mais l’esprit de vengeance, ce trait de famille des Romanovs, était fortement développé chez Alexandre II. Il écrivit sur la pétition « Poust posidit » (qu’il y reste quelque temps). Mon frère resta douze ans en Sibérie et ne revint jamais en Russie.

* * *

Les innombrables arrestations opérées dans l’été de 1874 et les poursuites acharnées dirigées par la police contre notre cercle, amenèrent un changement profond dans les opinions de la jeunesse russe. Jusqu’ici, l’idée dominante avait été de choisir parmi les ouvriers, et éventuellement parmi les paysans, un certain nombre d’hommes, qu’on préparerait à devenir agitateurs socialistes. Mais les usines étaient maintenant envahies par des nuées d’espions et il était évident que les uns et les autres, propagandistes et ouvrier, ne tarderaient pas à être arrêtés et déportés pour le reste de leur vie en Sibérie. Alors le mouvement « vers le peuple » prit une autre forme. Plusieurs centaines de jeunes gens et de femmes, dédaignant toutes les précautions prises jusqu’à ce jour, se précipitèrent dans les campagnes, et, parcourant les villes et les villages, se mirent à inciter les masses à la révolution et à distribuer presque ouvertement des brochures, des chansons et des proclamations. Dans notre cercle, cet été reçut le nom de « fol été ».

Les gendarmes perdaient la tête. Ils n’avaient pas assez de bras pour faire les arrestations, ni assez d’yeux pour suivre les traces de chaque propagandiste à travers les villes et les villages. Cependant on n’arrêta pas moins de quinze cents personnes pendant cette chasse à l’homme, et la moitié d’entre elles furent gardées en prison pendant des années.

Un jour de l’été 1875, j’entendis distinctement dans la cellule voisine de la mienne les pas légers de bottes à talons et quelques minutes plus tard je saisis des fragments de conversation. Une voix de femme parlait de la