Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/466

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mère de ses enfants, quoiqu’il eût déjà alors des relations avec la princesse Dolgorouki, qu’il épousa immédiatement après la mort de l’impératrice. « Ne me parlez pas de l’impératrice, cela me fait trop souffrir, » disait-il souvent à Loris Melikov. Et pourtant il délaissait complètement l’impératrice Marie, qui l’avait soutenu fidèlement tant qu’il avait été le Libérateur. Il la laissa mourir lentement dans le palais, abandonnée de tous, assistée seulement de deux dames de la cour qui lui étaient entièrement dévouées, tandis qu’il demeurait lui-même dans un autre palais, et se contentait de lui faire de brèves visites officielles.

Un médecin russe bien connu, mort depuis, racontait à ses amis que lui, un étranger, était indigné de voir avec quelle négligence l’impératrice avait été traitée pendant sa dernière maladie, — abandonnée, naturellement, par les dames de la cour, qui réservaient toutes leurs attentions pour la princesse Dolgorouki.

Lorsque le comité exécutif conçut la tentative hardie de faire sauter le Palais d’Hiver lui-même, Alexandre II fit une chose sans précédent. Il créa une sorte de dictature, et investit Loris Mélikov de pouvoirs illimités. Ce général était un Arménien, à qui Alexandre II avait déjà donné autrefois un semblable pouvoir dictatorial, quand la peste bubonique éclata dans les provinces de la basse Volga et que l’Allemagne menaça la Russie de mobiliser ses troupes et de la mettre en quarantaine, si le fléau n’était pas enrayé. Maintenant, voyant qu’il ne pouvait se fier à la vigilance même de la police du Palais, Alexandre II donna un pouvoir dictatorial à Mélikov ; et comme Mélikov avait la réputation d’être libéral, on interpréta cet acte comme un indice qu’une Assemblée Nationale ne tarderait pas à être convoquée. Mais comme aucun attentat ne s’était produit contre la vie du tsar immédiatement après l’explosion du Palais d’Hiver, le souverain reprit confiance et quelques mois après, Mélikov devenait, de dictateur, simple ministre de l’Intérieur, avant d’avoir pu faire la moindre chose.