Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/49

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de son instrument pour assourdir les gens qu’on lui acheta un trombone énorme, dans l’espoir que ses poumons ne pourraient jamais faire autant de bruit que ses mains. Mais lorsque ce dernier espoir dut être abandonné, on l’envoya au régiment. Quant à « Tikhon le maculé », outre ses multiples fonctions de lampiste, de frotteur, de valet de pied, il rendait service à l’orchestre, aujourd’hui comme trombone, demain comme basson et à l’occasion comme second violon.

Les deux premiers violons étaient les deux seules exceptions à la règle : ils étaient violons et rien de plus. C’est à ses sœurs que mon père les avait achetés avec leurs nombreuses familles, pour une jolie somme d’argent. Jamais il n’achetait ni ne vendait de serfs à des étrangers. Aussi, le soir, lorsqu’il n’allait pas au club ou qu’on donnait à la maison un dîner ou une soirée, on réunissait les douze ou quinze musiciens. Ils jouaient très gentiment, et dans le voisinage on les recherchait beaucoup pour les bals, surtout quand nous étions à la campagne. Naturellement c’était une source toujours nouvelle de satisfaction pour mon père, à qui on devait demander la faveur d’obtenir le concours de son orchestre.

Rien en effet ne lui faisait plus de plaisir que lorsqu’on lui demandait un service, soit au sujet du fameux orchestre, soit en toute autre circonstance : par exemple, pour obtenir une bourse pour un jeune homme ou pour soustraire quelqu’un à l’effet d’une peine infligée par un tribunal. Bien qu’il fût sujet à de violents accès de colère, il était plutôt d’un naturel obligeant, et lorsqu’on lui demandait sa protection, il envoyait en faveur de son protégé des lettres par douzaines dans toutes les directions possibles et à toutes sortes de personnes haut placées. Alors son courrier, qui était toujours chargé, s’augmentait d’une demi-douzaine de lettres spéciales, écrites dans un style des plus originaux, semi-officiel, semi-badin. Et chacune de ces lettres était