Page:L'Art Social, No 3, Septembre 1896.djvu/20

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


Aux approches de l’enfantement, une nuit, la Jeanne poussa des cris de souffrance si tragiques que les habitants de la ville en furent réveillés, se levèrent inquiets, coururent partout cherchant quel horrible mystère pouvait bien s’accomplir.

Ils ne virent rien. Durdonc, cruel, avait fait courir à perte de vapeur la machine dolente jusqu’en de lointaines campagnes où l’étrange merveille s’accomplit dans l’inconnu.

Quand la Jeanne eut enfanté ; quand elle entendit, toute frémissante, la Jeannette vagir son premier vagissement, elle entonna un chant de joie. Sa voix de métal était triomphante comme les clairons et pourtant douce et tendre comme une flûte amoureuse.

Et l’hymne montait vers le ciel, disant :


« Le Grand-Ingénieur par sa puissante volonté m’a animée de la vie ; « Le Grand-Ingénieur, dans sa souveraine bonté, m’a créée à son image ; « Le Grand-Ingénieur, trop puissant et trop bon pour être jaloux, m’a communiqué son pouvoir de créer : « Voici que j’ai senti les douleurs créatrices et que maintenant je jouis des joies maternelles. « Gloire au Grand-Ingénieur dans l’Eternité et paix dans le temps aux machines de bonne volonté. »


Le lendemain, Durdonc voulut ramener la Jeanne au dépôt. Elle le supplia :

— Grand-Ingénieur, tu m’as accordé toutes les fonctions d’un être vivant semblable à toi et, par là, tu m’as inspiré les sentiments que tu éprouves toi-même.

Le Grand-Ingénieur répondit, sévère et orgueilleux :

— Je suis délivré de tout sentiment. Je suis la Pensée pure.

En une nouvelle oraison, la Jeanne répliqua :

— Ô Grand-Ingénieur, tu es le Parfait et je ne suis qu’une créature infime. Sois indulgent à la sensibilité que tu mis en moi. Je voudrais, en cette campagne lointaine qui vit mes premières douleurs violentes et mes premières joies profondes, goûter le long bonheur d’élever ma Jeannette.

— Nous n’avons pas le temps, affirma le Grand-Ingénieur. Obéis, à ton Maitre.

La mère céda :

— Ô Grand Ingénieur, je sais que ta puissance est terrible et que je suis devant toi comme un ver de terre ou comme un fétu de paille. Mais aie pitié du cœur que tu me donnas et, si tu veux m’emmener loin d’ici, du moins, emmène avec moi mon enfant adorée.

— Ton enfant doit rester, et tu dois partir.