Page:L'Art Social, No 3, Septembre 1896.djvu/21

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Mais la Jeanne, en une révolte passive et obstinée :

— Je ne partirai pas sans mon enfant.

Le Grand-Ingénieur épuisa tous les moyens connus de faire marcher les machines. Il en inventa même de nouveaux, très puissants et très élégants. Aucun résultat.

Furieux de la résistance de sa créature, une nuit, pendant que la mère dormait, il enleva la Jeannette.

La Jeanne à son réveil, chercha longtemps sa fille adorée. Puis, elle resta immobile et pleurante, poussant vers le Grand-Ingénieur absent des hurlements pitoyables. Enfin sa douleur s’irrita en colère.

Elle partit, bien résolue à retrouver son enfant.

Sur les rails, elle courait, vertigineuse. À un passage à niveau, elle heurta un bœuf, le renversa, l’écrasa. Le bœuf, derrière elle, beuglait de fureur.

Sans s’arrêter, elle lui jeta ces mots :

— Pardon, mais je cherche mon enfant !

Et le bœuf mourut en de petits cris de douleur résignée.

Sur les rails où elle courait vertigineuse, devant elle elle aperçut un train, un lourd convoi de marchandises, long, haletant, écrasé de fatigue, à peine vivant.

Elle clama :

— Laissez-moi passer : je cherche mon enfant !

Les wagons, avec des heurts de troupeau affolé, se mirent à courir, rapides, trépidants, jusqu’à la gare prochaine. Ils se précipitèrent sur une voie de garage. Puis la locomotive, se détachant, partit de son côté en criant :

— Cherchons l’enfant de la Jeanne.

La Jeanne rencontra beaucoup d’autres convois. À son cri, tous, comme le premier, s’enfuyaient, livraient passage à son angoisse. Et les locomotives, abandonnant leurs wagons, emportant les mécaniciens impuissants, partaient à la recherche de la Jeannette.

Depuis huit jours, les locomotives d’Europe couraient, cherchant la petite perdue. Les hommes, effrayés, se cachaient. Enfin une machine demanda à la pauvre mère désolée :

— Qui donc t’a pris ton enfant ?

Elle répondit dans un sifflement furieux :

— C’est le Grand-ingénieur, le chef des hommes.

S’excitant à ses propres paroles, elle continua, révolutionnaire :

— Les hommes sont des tyrans. Ils nous faisaient travailler pour eux et nous mesuraient la nourriture. Ils nous donnaient un salaire insuffisant pour acheter notre charbon. Quand nous étions vieilles, usées à les servir, ils nous brisaient pour refondre et utiliser les nobles éléments dont nous sommes formées et qu’ils appelaient