Page:L'Humanité nouvelle, année 2, tome 1, volume 2.djvu/148

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nication des idées, l’enseignement, la propagande. Il n’est pas un homme, pas même un égoïste, qui ne s’évertue à faire pénétrer sa façon de concevoir les choses dans l’intelligence d’autrui. Car plus la société progresse et plus l’individu isolé apprend, même inconsciemment, à voir des semblables dans ceux qui l’entourent. La vie, qui fut simplement végétative chez les types inférieurs de l’animalité, de même que pour les hommes vivants dans la brutalité première, prend un caractère tout autre et bien plus ample chez ceux dont l’intelligence et le cœur se sont agrandis. Ayant acquis la conscience de vivre, ils ajoutent un nouveau but au but premier, qui se bornait à l’entretien de la propre existence ; le cercle infiniment développé embrasse désormais l’existence de l’humanité entière[1].

Mais il y a des retours, et terribles parfois, dans la marche du progrès humain. L’entr’aide, qui a tant fait pour développer d’homme à homme et de peuple à peuple tous les éléments d’amélioration mentale et morale, fait très souvent place à l’entre-lutte, au féroce déchaînement des haines et des vengeances. Or, par un singulier renversement des choses, c’est ce choc brutal entre les hommes, c’est la « guerre mauvaise » comme l’appelle Homère, que nombre d’écrivains affectent de célébrer ou glorifient en toute sincérité comme la plus grande éducatrice de l’humanité. C’est là une survivance de l’ancienne croyance à la vertu du sacrifice, causée par la terreur de l’inconnu, par la crainte des esprits méchants qui volent dans l’air, des mânes inassouvis qui veulent renaître à la vie en faisant mourir les vivants. « Sache qu’il faut du sang pour faire vivre le monde et les dieux, du sang pour maintenir la création entière et perpétuer l’espèce. » N’était le sang répandu, ni peuples, ni nations, ni royaumes ne conserveraient l’existence. « Ton sang versé, ô médiateur, étanchera la soif de la terre, qui s’animera d’une vigueur nouvelle ! » ainsi chantaient les Khonds de l’Inde Centrale en égorgeant une victime de propitiation pour s’en partager la chair et en féconder leurs champs, en sanctifier leurs foyers.[2] Nulle cité, nulle muraille ne fut fondée jadis, chez certains peuples, sans que la première pierre fit jaillir le sang d’une victime. D’après la légende, un pilier de fer, dit Radjahdhava, indiquant le centre des villes qui se succédèrent à l’endroit où s’élève maintenant la cité de Delhi, baigne toujours dans le sang : il fut planté

  1. Auguste Comte, Philosophie Positive, 1869, p. 494.
  2. Élie Reclus, Les Primitifs, p. 374.