Page:L'Humanité nouvelle, année 2, tome 2, volume 3.djvu/579

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saient se détacher de son corps, alors de nouveau retentissait la voix du maître :

— Tu n’as donc pas d’ambition, Irène ?

Maintenant elle revoyait leur triste chambre à la maison : la mère gémissant en son fauteuil, la sœur activant l’assommante machine à coudre sous la lumière de la lampe, et elle entendait encore, dans son esprit tourmenté par ce souvenir, sa mère lui demandant :

— Anna Stein a dansé comme première ?

— Oui, maman

— La danse napolitaine, sans doute ?

— Oui, maman.

— Elle était avec toi à l’école ?, ajoutait la vieille, en regardant sa fille derrière la lampe.

— Mais oui, maman !

… Et elle voyait Anna Stein, dans sa jupe bariolée, garnie de rubans flottants, si vivante et si rieuse dans la lumière de la rampe, au milieu du grand Solo

Soudain elle enfonça la tête dans les coussins et, surprise par les affres d’une indicible douleur, elle se mit à sangloter violemment.

L’aube était venue et elle ne dormait pas encore.

Le ballet avait eu du succès. Mlle Irène en lut le compte-rendu à l’école. Tout en parcourant le journal d’abondantes larmes tombaient de ses paupières enflammées.

Il arriva des lettres de sa sœur, c’étaient des lettres de misère qui renfermaient des billets du Mont-de-Piété. Les jours où elle recevait ces épîtres, Mlle Irène oubliait le crochet et restait toute pensive, les mains collées aux tempes, la lettre ouverte sur les genoux. Puis, elle allait chez les parents de ses élèves, et rouge et pâle, tour à tour, demandait la moitié de son salaire, qu’elle envoyait à la maison.

Les jours passèrent. La danseuse, toute à ses leçons, allait et venait. Il lui vint de nouveaux élèves ; c’étaient une dizaine de jeunes fermiers qui s’étaient associés. Ils prenaient leurs leçons trois fois par semaine dans la grande salle de Peter Madsen, près de la forêt. Pour s’y rendre, Mlle Irène devait marcher une lieue au milieu des ténèbres de l’hiver.

Peureuse comme un lièvre, obsédée par tous les anciens contes de revenants de l’école de ballet, obligée de passer devant un étang entouré de saules, elle tenait continuellement les yeux fixés sur les arbres qui étendaient leurs grands bras dans l’obscurité. Elle se sentait le cœur immobile comme une pierre froide dans sa poitrine.