Page:L’Œuvre de P.-C. Blessebois, 1921.djvu/207

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HISTOIRE AMOUREUSE DE CE TEMPS


yeux sont enfoncés si avant dans la tête qu’à peine en peut-on découvrir la couleur ; son menton est pointu, son nez crochu, son teint d’un brun des plus foncés, et la nature, pour assortir ce visage, au lieu de cheveux lui a donné deux grandes oreilles qui s’élèvent fort haut en faisant un effet assez plaisant. Il ne manque pourtant pas d’esprit et s’explique assez agréablement ; au reste, vain de son savoir, malicieux, adroit, fourbe et pédant, tout ce que l’on peut être. Il s’étudie d’avoir un esprit doux dans la conversation, et, avec un fausset affecté, il se radoucit en parlant, comme une ridicule prétentieuse. Quoique plus mal fait que je vous l’ai dépeint, il n’eut pas grand’peine à obtenir ce qu’il souhaitait de Lupanie.

Ce qui se vend on l’a toujours pour de l’argent : il n’y a que manière à le chercher. La première fois qu’il la vit, elle se promenait sur les remparts de Pottamie, et comme elle s’aperçut qu’il avait les yeux fortement attachés sur elle, elle crut qu’il en avait dans l’aile ; si bien que, pour l’engager davantage, elle arrêta ses regards sur son visage avec une langueur étudiée, et, feignant d’être surprise par les siens, elle rougit et baissa la vue avec une pudeur si bien affectée qu’il ne fallut pas plus pour augmenter sa passion. Sur cette faible conjecture de n’être pas regardé tout à fait indifféremment, il résolut d’avoir, à quelque prix que ce soit, son entretien, et débuta, comme un fin moine, par l’amitié de son mari.

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