Page:L’Œuvre de P.-C. Blessebois, 1921.djvu/49

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LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE


la couleur du ciel, le nez aquilin et le visage long ; ses sourcils étaient aussi bien rasés que ceux d’une Vénitienne ; sa bouche était extraordinairement petite, et la neige de ses dents opérait des effets si puissants sur l’âme du monde qu’elle prenait un soin extrême à les rendre toujours visibles. Sa taille était grande, et son port si majestueux que ceux dont elle n’était pas connue la prenaient aisément pour une femme de qualité. Elle avait surtout la plus belle main qui se puisse dire, et semblable enfin à celles que les plus habiles peintres ont coutume de peindre à l’amante de Céphale. Cette mignonne n’eut pas plus tôt jeté les yeux sur Céladon, qu’elle connut le pauvre état où il était, et peu sortable au dessein qui l’avait conduite chez lui. Et pour s’instruire du sujet d’un si soudain changement : — « Qu’avez-vous, lui dit-elle, que vous me semblez plus mort qu’en vie, vous en qui je remarquais tantôt une santé si parfaite ? » Céladon, qui cherchait à lui couvrir la véritable cause de sa faiblesse : « Pouvez-vous, lui répondit-il, bel ange, demander une chose que vous ne devez pas ignorer, puisque vous en êtes la source, et pensez-vous, en bonne foi, qu’après vous avoir si promptement perdue, j’ai dû conserver une gaieté dont votre seule vue avait allumé mon visage ? — Non, non, Céladon, reprit Marcelle en riant, vous déguisez ; et s’il était vrai que j’eusse pu causer votre tristesse par mon départ, ma présence aurait maintenant le crédit de rappeler ce