Page:L’Œuvre de P.-C. Blessebois, 1921.djvu/55

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LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE


En distillant le miel de ces douces paroles,
Que le jaloux berger pensait être frivoles,
Elle voulut payer par un gage parfait
Le tort qu’elle estima que son soupçon eût fait,
Et déjà s’avançant (que n’était-ce la mienne !)
Elle voulait coller sa bouche sur la sienne,
Quand d’un regard affreux et que les ours aux bois
Ont cent fois plus humain et plus doux mille fois,
Ce bizarre amoureux que cette brebis flatte
Lui glaça tous les sens de sa réponse ingrate :
« Cruelle, lui dit-il, crois-tu duper mon cœur
Du sucre venimeux de ta feinte douceur ?
Ne meurs-tu point de honte ? et ta flamme banale
Veut-elle encor longtemps de mon ardeur égale
Abuser l’innocence et la fidélité,
Et voiler les défauts de ta légèreté ?
Ce n’est plus le soupçon qui cause mes alarmes,
Mon cœur est attaqué par de plus fortes armes,
Et mes yeux m’ont appris, dans ce sinistre jour,
Que je suis le jouet de ton fatal amour ;
De quoi m’entretient donc ta langue criminelle ?
Pourquoi donc de tes yeux la trompeuse prunelle
Cherche encor en la mienne un favorable accueil ?
Ne viens-tu point peut-être insulter à mon deuil ?
Ou bien, applaudissant à ta nouvelle offense,
Redoubler ma douleur aux coups de ta présence ?
Je croyais sous tes lois mon destin sûrement
Et je me reposais sur ta foi bonnement,
Ne m’imaginant pas que ton âme volage
Dût follement briser notre amoureux servage ;
Mais que je me trompais, ô ciel ! et que mon sort
Sur cette étrange mer m’a jeté loin du port.