Page:L’Œuvre de P.-C. Blessebois, 1921.djvu/65

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LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE


Que ton volage esprit ne me peut plus souffrir ?
Sont-ce là les douceurs que tu viens de m’offrir ? »
Elle allait ajouter quelque injure à ma peine,
Quand le hasard permit qu’à son tour Lisimène,
Dont le sommeil profond paraissait immortel,
Dressant à son berger dans son cœur un autel,
Et secondant l’ardeur de son âme ravie,
Protesta de l’aimer au delà de la vie.
Lors ma chère Babel, dont la fidélité
Voyait avec douleur son esprit agité,
Et craignant qu’à la fin cette bergère humaine
Ne m’allât découvrir le secret de sa chaîne :
« Lisimène, debout, lui dit-elle, fuyons !
Ce n’est que trop dormir dans le sein des lions. »
À ces mots s’éveillant et me trouvant près d’elle
Elle fit un tel cri, l’innocente pucelle,
Que m’éveillant de même, et voyant mon erreur,
J’eusse enfin sur moi-même éprouvé ma fureur.
Si, tombé comme mort, ma vigueur affaiblie
Ne m’avait empêché de punir ma folie.
Que je serais heureux si dans ce désespoir
Ma force sur ma vie eût eu quelque pouvoir !
Gisant dans un tombeau, couvert d’un peu de terre,
Si j’étais sans plaisir, je dormirais sans guerre,
Et mon cœur affranchi de tyranniques lois,
Mes yeux ne verraient plus mille morts à la fois,
Saturniens enfants, race sans indulgence,
Vous me causez ces maux par un trait de vengeance ;
Le soleil mille fois s’est fait voir au levant
Depuis que d’Amintas je suis le survivant,
Depuis que cet ami se rendant à la Parque
De son cœur généreux me donna cette marque ;