Page:L’Œuvre de P.-C. Blessebois, 1921.djvu/85

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LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE


tous répandîtes de douces amorces sur sa naissance ! Mais, hélas ! que vous me formâtes dans un moule bien différent, et que la nudité d’attraits où je me trouve me doit être funeste. Oui, mon cher, continua-t-elle, je tremble avec justice, et l’appréhension dont mon âme est saisie n’est point si vaine que je la doive désavouer. Comment pourrais-tu m’aimer si je n’ai rien qui soit aimable, et de quel front voudrais-je combattre, pour ta glorieuse conquête, contre les traits d’une infinité de rivales qui me suscitent, de moment en moment, tes perfections qu’on saurait bien moins nombrer que les étoiles, ni que le sable de la mer ? Pardonnez-moi cette plainte, ô Dieu, et confessez que vous n’aviez point vêtu votre bonté paternelle le jour que vous me bouchonnâtes si imparfaitement. Ah ! pourquoi faut-il que je n’aie pas les ris et les grâces de la déesse qui l’emporta sur ses compagnes sur le mont Ida par le jugement du berger Pâris ? Je pourrais espérer de ne vous voir jamais sortir de mes fers, ô doux objet de ma flamme, de même que je ne veux jamais rompre le servage où vous m’avez réduite, et je n’aurais maintenant rien à redouter de la puissance des nymphes de ces lieux. N’importe, dit-elle encore en soupirant amoureusement, mille petits services que j’aurai soin de vous rendre suppléeront à l’incapacité des faibles linéaments de mon visage, et peut-être vous réduirai-je au terme d’avouer qu’il est plus d’un moyen de se rendre aimable. »