Page:La Boétie - Œuvres complètes Bonnefon 1892.djvu/64

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puissante imagination, l’Arioste, dans ce tableau d’une âme agitée des plus fougueux mouvements, se place au niveau des grands peintres de Pantiquité. Euripide, Apollonius et Théocrite ; Catulle, Virgile et Ovide n’ont pas prêté plus d’éloquence aux douleurs touchantes de la tendresse qui s’alarme, aux fureurs de l’amour désespéré. » La Boétie a-t-il su rendre d’aussi brillantes couleurs ? Elles sont fort ternies, dans la copie française. En vain le traducteur a-t-il modelé sa verve sur celle de l’Arioste et partagé sa poésie en stances de vers de dix syllabes, ainsi que dans l’original italien. La concision du vers italien y fait absolument défaut. Emporté par l’abondance d’une langue qui n’avait pas encore atteint son complet développement, La Boétie n’a pu exprimer ni la magie des images ni l’harmonie du style, et son infructueuse tentative ne saurait donner l’idée des qualités si nombreuses du poète avec lequel il essayait de lutter. Au reste, cette besogne secondaire du traducteur ne séduisait guère La Boétie :

Car à tourner d’une langue étrangère
La peine est grande et la gloire est légère[1].

Les mécomptes y sont trop nombreux ; il les décrit dans la dédicace en vers de ce morceau, qu’il adresse à Marguerite de Carle.

Le traducteur ne donne à son ouvrage
Rien qui soit sien que le siniple langage :
Que mainte nuict dessus le livre il songe,
Que depité les ongles il s’en ronge ;
Qu’un vers rebelle il ait cent fois changé
Et en trassunt, le papier oultragé ;
Qu’il perde après mainte bonne journée,
C’est mesme corps, mais la robe est tournée :
Toujours vers soy l’autheur la gloire ameine,
Et le tourneur n’en retient que la peine[2].
  1. Ces deux vers sont cités par Florimond de Raymond dans l’épître dédicatoire de sa traduction du De coronâ militis de Tertullien (Bordeaux, Millanges, 1594, in-8°). Comme le remarque M. Tamizey de Larroque (Essai sur la vie et les ouvrages de Florimond de Raymond, 1867, in-8°, p. 70), Viollet-le-Duc, qui s’étonne (Bibliothèque poétique, p. 231) de n’avoir vu ces vers cités nulle part, avait eu le tort de ne pas lire les ouvrages de Florimond de Raymond.
  2. On cite encore une strophe assez gracieuse de la même pièce :
    Ainsi voit l’on en un ruisseau coulant,.
    Sans fin l'une eau après I’autre coulant ;
    Et tout de rang d’un éternel conduit,
    L’une suit l’autre, et I’une l'autre fuit ;
    Par ceste-cy celle-là est poussée,
    Et ceste-cy par une autre avancée :
    Toujours l’eau va dans l'eau, et toujours est-ce
    Même ruisseau, est toujours eau diverse.