Page:La Boétie - Œuvres complètes Bonnefon 1892.djvu/70

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été, pour une fois, la dupe de son cœur. Essayons de montrer qu’en parlant de la sorte, Montaigne n’a fait qu’exprimer, dans une large part, la pensée même de ses contemporains, et que son illusion, — s’il y a quelque illusion à croire un jeune homme aussi richement doué capable des plus nobles sentiments, — a été partagée par d’autres grands esprits de son temps.

Sur les bancs mêmes de l’école, dans ces premières années de la jeunesse où les amitiés sont à la fois si profondes et si spontanées, La Boétie sut lier avec ses condisciples de bonnes et franches relations. Nous avons dit quelle élite l’Université d’Orléans comptait alors dans son sein. Dans cette élite, il distingua les plus remarquables et noua avec eux d’amicales unions. Sans doute le souvenir de ces épanchements ne nous est pas parvenu tout entier. Nous avons gardé pourtant le nom d’un de ces amis de la première heure, non le moins célèbre assurément, Lambert Daneau.

Avant d’être théologien et controversiste, Lambert Daneau, de Beaugency, avait été un écolier remarquable de l’Université d’Orléans. C’est là qu’il était venu étudier la jurisprudence, sous la direction d’Anne du Bourg ; c’est là aussi qu’il prit son grade de licencié, le 20 novembre 1557[1]. Il y fut donc le contemporain de La Boétie. Entre eux s’établit vite un commerce affectueux, car Daneau, comme La Boétie, étudiait avec autant d’ardeur la philologie que le droit. Dans la banlieue d’Orléans, l’oncle maternel de Daneau, Antoine Brachet, érudit et poète à ses heures, possédait un agréable jardin orné de quinconces et de berceaux. Là, de jeunes écoliers venaient souvent se réunir pour y discuter et y agiter des questions de sciences ou de belles-lettres[2]. C’était une sorte d’académie champêtre et sans prétentions, dont Daneau lui-même nous a laissé un croquis. La Boétie en fit-il partie ? Donna-t-il à cette société d’esprits ardents et libéraux la primeur de sa Servitude volontaire, et ne faudrait·il voir dans sa prose entraînante que l’écho prolongé de l’enseignement d’Anne du Bourg ?

  1. Suivant M. de Félice, l’historien de Daneau, celui-ci vint étudier à Orléans vers 1552, après un séjour de quatre à cinq ans à Paris, et il resta quatre ans l’élève de Du Bourg. Après le départ de son maître, il demeura quelques mois encore à Orléans pour y prendre sa licence. Ces dates confirment les vers de La Boétie.
  2. Daneau parle de ce domaine et de ces réunions dans un dialogue De jurisdictione omnium judicum, demeuré manuscrit et conservé à la bibliothèque de Berne (collection Bongars, n° 284). Composé pour honorer la mémoire d’Anne Du Bourg, peut-être ce dialogue renferme-t-il