Page:La Fontaine - Œuvres complètes - Tome 2.djvu/27

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Qui de nous doit donner à cette Jouvencelle,
Si son cœur se rend à nos vœux,
La premiere leçon du plaisir amoureux.
Je sçais que cet honneur est pure fantaisie ;
Toutefois, estant Roy, l’on me le doit ceder ;
Du reste, il est aisé de s’en accommoder.
Si c’estoit, dit Joconde, une ceremonie,
Vous auriez droit de pretendre le pas,
Mais il s’agit d’un autre cas.
Tirons au sort, c’est la justice ;
Deux pailles en feront l’office.
De la chappe à l’Evesque, helas ! ils se battoient,
Les bonnes gens qu’ils estoient.
Quoy qu’il en soit, Joconde eut l’avantage
Du pretendu pucelage.
La belle estant venuë en leur chambre le soir
Pour quelque petite affaire,
Nos deux Avanturiers prés d’eux la firent seoir,
Loüerent sa beauté, tâcherent de luy plaire,
Firent briller une bague à ses yeux.
A cet objet si precieux
Son cœur fit peu de resistance :
Le marché se conclud, et dés la mesme nuit,
Toute l’hostellerie estant dans le silence,
Elle les vient trouver sans bruit.
Au milieu d’eux ils luy font prendre place,
Tant qu’enfin la chose se passe
Au grand plaisir des trois, et sur tout du Romain,
Qui crut avoir rompu la glace.
Je luy pardonne, et c’est en vain
Que de ce point on s’embarrasse.
Car il n’est si sotte, aprés tout,
Qui ne puisse venir à bout
De tromper à ce jeu le plus sage du monde :
Salomon, qui grand Clerc estoit,
Le reconnoist en quelque endroit,
Dont il ne souvint pas au bon-homme Joconde.
Il se tint content pour le coup,