Page:La Fontaine - Fables choisies, Barbin 1692, tome 1.djvu/35

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LA VIE

autre. Auſſi toſt que la Dame ſçeut cette nouvelle, elle retourna chez ſon Mary par eſprit de contradiction, ou par jalouſie. Ce ne fut pas ſans la garder bonne à Eſope, qui tous les jours faiſoit de nouvelles pieces à ſon Maiſtre, & tous les jours ſe ſauvoit du chaſtiment par quelque trait de ſubtilité. Il n’eſtoit pas poſſible au Philoſophe de le confondre. Un certain jour de marché, Xantus qui avoit deſſein de regaler quelques-uns de ſes Amis, luy commanda d’acheter ce qu’il y auroit de meilleur, & rien autre choſe. Je t’apprendray, dit en ſoy-meſme le Phrygien, à ſpecifier ce que tu ſouhaites, ſans t’en remettre à la diſcretion d’un eſclave. Il n’acheta donc que des langues, leſquelles il fit accommoder à toutes les fauſſes. L’Entrée, le Second, l’Entremets, tout ne fut que langues. Les Conviez loüerent d’abord le choix de ce mets, à la fin ils s’en dégoûterent. Ne t’ay-je pas commandé, dit Xantus, d’acheter ce qu’il y auroit de meilleur ? Et qu’y a-t-il de meilleur que la Langue ? reprit Eſope : C’eſt le lien de la vie civile, la Clef des Sciences, l’organe de la Verité & de la Raiſon. Par elle on bâtit les Villes, & on