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LE ROMAN D’UN RALLIÉ

vivante et il est tout près de se révolter à cet idée. Le « Roman d’un Rallié » serait alors un hymne béat chanté à la supériorité Yankee et nous en avons assez de ces hymnes-là, d’autant que par les mille petites perspectives que la vie de chaque jour nous ouvre sur le Nouveau-Monde, il nous arrive de constater que tel ou tel verset contient un gros mensonge… et que les choses se passent là-bas autrement qu’on ne les chante.

Quand Étienne de Crussène est de retour en Bretagne, sa mère qui cherche à le marier et qui ignore l’idylle ébauchée au loin, pousse sur son chemin une jeune fille française dont la silhouette, ramène sur mes lèvres la même question. Est-elle, cette jeune fille, une vilaine exception, ou bien un type et une thèse ? Dans le premier cas, j’accepte, encore la fantaisie du romancier. La mère n’a pas de chance, voilà tout ; dans une famille de bien honnêtes et braves gens, elle choisit une créature qui, paraît-il, a toutes les apparences de l’honnêteté et n’en a que les apparences. Mon Dieu ! des plantes vénéneuses poussent au milieu des plus beaux parterres… Mais qu’il soit bien entendu, je vous en prie, que Mlle Éliane d’Anxtot n’incarne pas la jeune fille française ! car l’autre thèse, celle de la supériorité américaine, ne serait qu’agaçante ; celle-ci serait odieuse. Je sais que Marcel Prévost nous en a dit bien d’autres. À côté de ses demi-vierges, cette Éliane est presque un ange ; seulement, les demi-vierges, dont je persiste d’ailleurs à trouver le portrait très chargé, sortent d’un milieu où la corruption, hélas ! coule à pleins bords ; un snobisme cosmopolite y a déversé tous les vices de l’univers civilisé et c’est le propre d’une société ainsi formée de n’avoir plus ni langage, ni patrie, ni race. M. Prévost a choisi Paris pour théâtre ; il aurait tout aussi bien pu choisir Vienne ou Londres. Tandis que cette fois il s’agit de la portion saine de la société française. Éliane appartient à une de ces vieilles et honorables familles qui distribuent leur existence entre leur manoir provincial un peu délabré mais plein de beaux souvenirs et quelque appartement discret et vaste du faubourg St-Germain. Il y a de l’étroitesse, de la somnolence dans ces atmosphères-là, mais on n’y apprend pas à mentir et à écouter aux portes… Je sais bien qu’une gouvernante circule dans la coulisse ; elle a passé par là et on donne à entendre qu’elle a fait tout le mal. La pauvre gouvernante, tout ce que les romanciers lui ont mis sur le dos ! Elle a été dans le roman moderne la bête de somme portant le poids de toutes les iniquités.

Donc, je me refuse et la majorité de vos lecteurs se refusera aussi, à généraliser ces deux portraits féminins, à voir dans l’un une glorification de l’Américanisme, dans l’autre une condamnation de l’éducation française… J’aurais encore beaucoup à dire, mais il faut se borner. Aussi bien, ces trois critiques sont celles qu’il convenait surtout de