Page:La Pentecôte du Malheur.djvu/7

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m’empêcher de vous parler de cette paisible et belle Allemagne, où j’ai passé de si heureux jours, et de vous dire combien je l’enviais. Alors, peut-être, entre autres choses que j’espère vous montrer, verrez-vous que c’est pour l’Allemagne que la guerre a réellement les conséquences les plus profondément tragiques.

L’Allemagne en paix, que j’ai vue en mai et juin 1914, était, avant tout, une joie pour les yeux et un lieu de repos pour le corps et pour l’esprit. Partout où les regards se portaient, la beauté, sous une forme quelconque, se présentait aux yeux, secondée par l’intelligence de l’homme qui, loin de la défigurer, la rehaussait ; et dans les villes comme dans les campagnes on jouissait presque partout d’un spectacle agréable. Et je pensais à nos campagnes mal tenues, coupées de haies inutiles, hérissées de tronçons d’arbres, rendues hideuses par des annonces criardes ; à la ferraille dont sont jonchées nos fermes, nos villes, nos gares de chemins de fer, et aux palissades bariolées de l’Hudson. L’Amérique — œuvre des Américains — paraissait laide et mesquine ; l’Allemagne — œuvre des Allemands — propre et ornée.

À Nauheim, l’admirable cour de l’établissement de bains correspondait à l’ordre admirable qui régnait à l’intérieur. Si l’architecture en était belle, les aménagements n’étaient pas moins commodes. À chaque heure du jour, le bien-être des malades avait été assuré, grâce à une minutieuse prévoyance. L’établissement de bains se trouvait entre la rue principale, ombreuse et bien tenue, bordée d’hôtels et de magasins très pittoresques, et un parc, petit mais charmant, où alternaient les bosquets, les espaces ouverts et les allées et les fleurs — le tout réuni, mais sans confusion, dans un espace relativement restreint. Le parc montait en pente douce vers une terrasse et un casino où étaient disposées des tables autour desquelles les consommateurs écoutaient la musique, et il y avait aussi une salle de concert et un théâtre ouverts le soir. Les concerts se composaient de musique sérieuse et légère, et les représentations de comédies et de petits opéras.

On avait tout sous la main, sans long trajet à faire — bains, médecins, hôtels, musique, tennis, lac, golf, tout cela avait trouvé sa place dans un plan admirablement conçu. Ceux qui étaient assez valides pour faire des promenades un peu plus longues pouvaient se rendre aux diverses collines et forêts situées à peu de distance ; et de plus longues excursions en voiture ou en automobile, par des routes excellentes, avaient été organisées et tarifées, et l’on en trouvait le détail dans un petit guide concis mais très complet. C’est ainsi que l’existence était organisée à Nauheim. Je suis sûr que la mort n’y était pas moins bien réglée ; en tout cas on ne laissait pas les morts y importuner les vivants.

La journée commençait, selon le programme établi, par des promenades et l’absorption d’une certaine quantité d’eau avant le déjeuner. On vivait dans un milieu approprié — un vaste espace uni, autour duquel régnait une arcade, et dans cet espace il y avait une pièce d’eau, un orchestre, des parterres fleuris et, sous l’arcade, des magasins de fleurs coupées et des sièges confortables où le médecin permettait qu’on se reposât un peu mais