Page:La Revue blanche, t20, 1899.djvu/28

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La poésie lyrique et dramatique est nécessairement restée beaucoup plus étroitement liée à la littérature classique. Tous les drames et toutes les comédies conservent le même cachet en ce qui concerne le développement du sujet, l’économie de la disposition, et la suite des scènes ; le choix du sujet seul apporte la variété. Les pièces les plus considérables sont les drames historiques ; et il y a des comédies immortelles, dans lesquelles ce sont généralement des philosophes mystiques ou des savants prétentieux qui jouent le rôle ridicule. Le drame et la comédie psychologiques existent, il y en a même d’excellents, mais ils ne sont guère joués que dans les salons des amateurs. La pièce d’intrigues, agrémentée de « demi-mondisme », d’allusions et de calembours, tient le haut du pavé, comme chez nous. Et l’art dramatique est le privilège des esthètes.

Le nombre des esthètes est en Chine bien plus grand que chez nous. Toute la poésie lyrique moderne est une poésie d’esthètes ou d’amateurs. La raison en est assez visible. C’est que dans la versification, l’imitation des modèles classiques devenait peu à peu d’un devoir moral, une nécessité physique. La forme magnifique de l’ancienne poésie restait, mais les idées et surtout les sentiments des époques plus récentes ne correspondent guère à la souveraine liberté de cet art. Et être lyrique, quand il faut exprimer son lyrisme dans une langue qu’on ne peut pas parler, qu’on ne peut qu’écrire, être lyrique en observant à tout instant des règles euphoniques, qui n’ont plus de vie, en employant des mots et des idéogrammes qui, dans la langue dans laquelle on rêve, n’ont plus de sens, enfin faire de la poésie lyrique, quand l’idée lyrique, pour être fixée, doit passer par le médium de la catégorie la plus aride de l’intellect, par la construction philologique : c’est extrêmement difficile. Aussi le lyrisme moderne est-il absolument artificiel ; c’est un art de la forme, rien d’autre ; c’est un art d’amateur ; la plupart des poèmes modernes sont des improvisations. Et on en fait après dîner qui concernent des sujets que l’on n’oserait traiter lyriquement en Europe.

La versification s’est énormément compliquée ; il y a une loi de l’harmonie d’après laquelle certaines syllabes d’un vers doivent avoir des rapports d’intonations fixés avec certaines syllabes des autres vers. Les complications de l'euphonie à l’intérieur du vers, au commencement des différents vers, et celles des rimes sont presque indescriptibles. Il existe même dans certains poèmes un ordre fixe dans la suite, dans la juxtaposition et dans la périphrase des idées. Et même on fait jouer à l’aspect des idéogrammes un rôle dans la versification ; on affecte, par exemple, de ne réunir dans un vers (qui, comme on sait, s'écrit de haut en bas et forme une ligne verticale) que des idéogrammes qui renferment le même « chef de classe » ; ou de faire correspondre (en ligne horizontale) les chefs de classe des premier, second, etc. idéogrammes dans les différents vers. Il n'est guère possible de donner une idée exacte de cet art ; ces vers sont intraduisibles, les idéogrammes resteraient incompréhen-