Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/133

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par bancs sur le fond, mais elles ne mordaient pas ; elles voyaient trop bien la ligne, peut-être. Nous choisissions fréquemment la truite que nous désirions, et nous lui posions patiemment et persévéramment l’appât sur le bout du nez à une profondeur de trente mètres, mais elle se bornait à le secouer d’un air ennuyé et à changer de position.

Nous nous baignions à l’occasion, mais l’eau était plutôt glaciale, malgré son aspect ensoleillé. Quelquefois nous ramions jusqu’à « l’eau bleue » à un kilomètre ou deux du bord. Là elle était d’un bleu aussi franc que l’indigo, à cause de son immense profondeur. D’après les mesures officielles, le lac à son milieu a 508 mètres de creux !

Quelquefois, les après-midi de paresse, nous flânions sur le sable dans notre camp, nous fumions des pipes et nous lisions quelque roman tout rapiécé. Le soir, près du feu de bivouac, nous jouions avec des cartes si graisseuses et si maculées que, seul, tout un été d’étude pouvait permettre à l’élève de distinguer l’as de trèfle du valet de carreau.

Jamais nous ne couchions dans notre « maison ». Nous n’y pensions plus, d’abord ; et en outre elle était construite de manière à sauvegarder nos droits sur le terrain, et ça lui suffisait. Nous ne voulions pas la fouler.

Petit à petit nos provisions vinrent à s’épuiser, et nous retournâmes à l’ancien camp pour en prendre un nouveau chargement. Nous y passâmes toute la journée et nous revînmes chez nous à la tombée de la nuit, assez fatigués et affamés. Pendant que Jean transportait le gros des provisions jusque dans notre « maison » pour les y emmagasiner, je pris le pain, quelques tranches de lard et la cafetière, je les posai à terre au pied d’un arbre, j’allumai du feu, et je retournai au bateau chercher la poêle à frire. J’en étais là, quand j’entendis un cri poussé par Jean et en me retournant je vis mon feu qui galopait de tous côtés sur les lieux !

Jean était de l’autre côté. Il lui fallut se précipiter à travers les flammes pour revenir au rivage, puis nous restâmes là, impuissants, à regarder la dévastation.

Le sol était recouvert d’un épais tapis d’aiguilles de pin desséchées qui s’enflammèrent comme de la poudre à canon. C’était merveilleux de voir avec quelle furieuse rapidité voyageait la haute nappe de flammes ! Ma cafetière avait disparu et tout le reste avec. En une minute et demie le feu entama une épaisse végétation de buissons de manzanita de deux à trois mètres de