Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/226

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chions côte à côte. Jugeant notre jeune et espiègle chien de chasse aux longues pattes possesseur d’une notable quantité de chaleur animale, Oliphant imagina de l’insinuer dans le lit entre lui et M. Ballou, pressant le dos chaud du chien contre sa poitrine pour être mieux. Mais dans la nuit le chien s’étirait, en appuyant les pieds contre le dos du vieillard, en le poussant et en grognant complaisamment ; de temps en temps, au chaud et à l’aise, plein de gratitude et de joie, il piétinait le dos du vieillard par simple exubérance de bien-être ; à d’autres moments il rêvait de chasse et tout en dormant arrachait les cheveux de derrière du vieillard et lui aboyait dans l’oreille. Le vieux monsieur se plaignit doucement des familiarités du chien ; à la fin, et en exposant ses griefs, il dit qu’un chien pareil n’était pas un animal propre à coucher avec des gens fatigués, parce qu’il était « si faux d’emprunt dans ses mouvements et si organique dans ses émotions ». On mit le chien dehors.

C’était un voyage dur, fatigant, laborieux, mais il avait son côté enchanteur ; car, le jour fini et notre faim canine apaisée par un souper chaud de lard frit, de pain et de café noir à la mélasse, fumer la pipe, chanter des chansons et raconter des histoires autour du feu de bivouac vespéral, dans les solitudes immobiles du désert, constituait une sorte de récréation heureuse et insouciante qui nous semblait le sommet même et le comble du plaisir terrestre. C’est un genre de vie qui a un charme puissant pour tous les hommes, citadins ou ruraux. Nous descendons des Arabes vagabonds du désert et d’innombrables siècles de progrès vers la civilisation parfaite n’ont pas réussi à déraciner chez nous l’instinct nomade. Nous avouons tous un frisson de plaisir à l’idée de camper dehors.

Une fois, nous fîmes quarante kilomètres en un jour, et, une fois, nous fîmes soixante-quatre kilomètres, à travers le grand désert américain, et seize kilomètres en outre, quatre-vingts en tout, en vingt-trois heures, sans faire halte pour manger, boire ou nous reposer. S’étendre et s’endormir, même sur la terre pierreuse et gelée, après avoir poussé devant soi un chariot et deux chevaux pendant quatre-vingts kilomètres est une telle volupté que, sur le moment, elle paraît presque bon marché à ce prix-là.

Nous campâmes deux jours dans le voisinage de la Perte-de-la-Humbolt. Nous essayâmes de consommer l’eau fortement alcaline de la Perte mais il n’y eut pas moyen : on eût cru boire de la lessive, et de la forte encore. Elle laissait dans la bouche une saveur âcre et de tout point détestable, et dans l’es-