Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/271

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tantes, on ne s’étonnera pas de voir augmenter la catégorie des femmes non-classées.

À la fin de l’année 1898, le chiffre des demandes d’emploi dans une école du département de la Seine était si énorme (dit une note administrative communiquée à M. d’Haussonville) qu’il a été nécessaire d’opérer une sélection. Le résultat a été de ramener le chiffre des postulantes à 1 014. Du 1er janvier 1899 au 1er octobre il fut pourvu à 193 emplois. Ces privilégiées auront donc en moyenne cinq ans à attendre pour être pourvues d’un emploi. Quant aux autres, celles qui ont été éliminées définitivement, leur nombre dépassait sept mille.

Naguère un concours avait été ouvert par l’administration des Postes et des Télégraphes. Le chiffre des admissions était par avance limité à deux cents. Il y eut cinq mille demandes.

On sait que les grands établissements financiers recrutent de préférence, aujourd’hui, un personnel féminin. Ainsi font le Crédit Lyonnais, le Comptoir National d’Escompte, la Société Générale, la Banque de France, qui réalisent ainsi des économies sur les salaires.

Les Compagnies de chemins de fer suivent, autant que possible, la marche progressive de la substitution de l’employée à l’employé. Les postulantes se présentent par milliers. Les nominations se font par séries de 8 ou 10 afin de ne pas brusquer la transition.

LE TRAVAIL DE NUIT

Vous savez que le travail de nuit, dans les ateliers de couture à Paris et dans les grandes villes, c’est ce qu’on appelle la veillée, c’est-à-dire un travail qui commence après sept heures et demie du soir et se continue jusqu’à onze heures, minuit, une heure du matin… À sept heures ou sept heures et demie, au moment où les ouvrières vont quitter l’atelier, on annonce qu’il y aura veillée ; on n’a pas été prévenu auparavant ; très souvent on a déjà le chapeau sur la tête. On a un quart d’heure pour prendre un petit repas, ce qu’on appelle le goûter, et pour le prendre à l’atelier !

Une des ouvrières descend, va acheter du chocolat, du pain ou de la charcuterie, et hâtivement, quelquefois tout en travaillant, on mange ce goûter qu’on a payé de sa poche, puis on travaille jusqu’à onze heures, onze heures et demie, minuit. Alors il faut s’en aller… S’en aller, comment ? pour aller où ? Les ouvrières demeurent à trois quarts d’heure, une heure de chemin, quelquefois plus… Il y en a qui préfèrent ne pas s’en aller du tout. Alors elles passent la nuit là. Y a-t-il des dortoirs, des matelas par terre ? Non, elles sont libres de passer la nuit sur une chaise. Le lendemain, le travail recommence à la même heure. Quand on arrive en retard — on a cinq minutes de grâce, quelquefois un peu plus — la porte est fermée et la demi-journée est perdue jusqu’à midi…

Pour celles qui partent, comment s’en vont-elles ? L’omnibus ne passe plus ; il faut prendre une voiture et la payer, car il est fort rare que la maison la paye. Quand on n’en trouve plus, il faut s’en aller à pied, faire une heure de chemin. Ce sont souvent des jeunes filles de dix-huit, dix-sept, de seize ans même.

Savez-vous ce qu’elles nous ont dit ? — Nous ne pouvons pas invoquer la protection des gardiens de la paix. Ils nous répondent que les filles honnêtes ne courent pas les rues à cette heure-là.