Page:La Revue blanche, t6, 1894.djvu/460

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que nous avons pu traverser, l’analogie que peut offrir avec notre propre caractère un des caractères étudiés, les souvenirs qu’évoque la lecture, la rêverie où elle nous jette, tout cela ajoute au livre quelque chose qui n’y était pas, et ce quelque chose, c’est simplement un peu de nous-mêmes.

Donner une valeur absolue à notre jugement, c’est se méprendre non seulement sur la valeur de notre jugement, mais sur la valeur de notre version. Avant de s’entendre sur la beauté de ce qu’on lit, il faudrait s’entendre sur le sens de ce qu’on lit, et là-dessus nous ne nous entendrons jamais. Avant la question de critique, il y a la question d’interprétation, et nous interprétons chacun à notre manière.

Vous savez ce que Montesquieu disait de Voltaire, après une lettre un peu moqueuse sur l’Esprit des Lois : « Voltaire a trop d’esprit pour m’entendre. Tout ce qu’il lit, il le fait, après quoi il approuve ou critique ce qu’il a fait. » Pour refaire ce qu’on lit, on n’a pas besoin de l’esprit de Voltaire. France est revenu sur cette idée dans la dernière livraison du roman qu’il publie. Il a dit là dessus des choses très justes : « C’est une misère quand on y songe que ces petits signes dont sont formés les syllabes, les mots, les phrases… Qu’est-ce qu’il en fait, le lecteur, de ma page d’écriture ? Une suite de faux-sens, de contre-sens et de non-sens. Lire, entendre, c’est traduire. Il y a de belles traductions peut-être, il n’y en a pas de fidèles. » C’est une misère quand on y songe, mais on n’y songe jamais.

Maintenant, réfléchissez que cette traduction, nous la faisons telle maintenant, et tout à l’heure nous l’eussions faite autre. C’est une interprétation non seulement d’après nous, mais d’après un moment de nous. Et pour l’exprimer exactement, les mots manquent toujours. Il n’y a dans aucune langue des mots assez précis, assez nuancés, pour rendre sensibles à d’autres qu’à nous nos délicatesses d’émotions. Et toujours pour la même raison, c’est que l’émotion n’est pas directe. Elle est suggestive, évocatrice. Ainsi nous comprenons pour nous, nous jugeons pour nous ce que nous avons compris ; nous exprimons pour nous ce que nous avons jugé. Tout cela peut avoir de l’intérêt pour les autres, mais ce n’est vrai strictement que pour nous. Le talent d’un critique, c’est un mot qui a un sens ; sa justesse d’esprit, son influence, cela ne signifie plus rien. La critique ne peut jamais avoir d’efficacité extérieure. Et l’idéal que se font de la critique des gens comme les Schlegel, un idéal presque pédagogique, restera toujours inaccessible. »