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PIERRE CURIE

Dans toute production scientifique, l’influence du milieu dans lequel on travaille a une importance très grande, et une partie des résultats est due à cette influence. Depuis plus de vingt ans je travaille à l’École de physique et de chimie. Schützenberger, le premier directeur de l’École, était un homme de science éminent. Je me rappelle avec reconnaissance qu’il m’a procuré des moyens de travail alors que j’étais préparateur. Plus tard, il a permis à Mme Curie de venir travailler près de moi, et cette autorisation à l’époque à laquelle elle a été donnée était une innovation peu ordinaire.

Schützenberger nous laissait à tous une grande liberté, et son action se faisait surtout sentir par sa passion communicative pour la science.

Les professeurs de l’École de physique et de chimie, les élèves qui en sortent, constituent un milieu bienfaisant et productif qui m’a été très utile.

C’est parmi les anciens élèves de l’École que nous avons trouvé nos collaborateurs et nos amis. Je suis heureux de pouvoir, ici, les remercier tous.

Il est difficile de dire par quels sentiments d’affectueuse admiration étaient payés chez ses élèves son attachement à l’École et son dévouement. Il avait vingt-neuf ans lorsque j’entrai moi-même comme élève ; la maîtrise que lui avaient donnée dix années entièrement passées au laboratoire s’imposait même à nous malgré notre ignorance, à travers la sûreté de ses gestes et de ses explications, à travers l’aisance nuancée de timidité de son attitude. On retournait avec joie dans ce laboratoire, où il faisait bon travailler près de lui parce que nous le sentions travailler près de nous, dans la grande pièce claire emplie d’appareils aux formes encore un peu mystérieuses où nous ne craignions pas d’entrer souvent pour le consulter, où il nous admettait aussi quelquefois pour une manipulation particulièrement délicate. Les meilleurs souvenirs peut-être de mes années d’école sont ceux des moments passés là, debout devant le tableau noir où il prenait plaisir à causer avec nous, à éveiller en nous quelques idées fécondes, à parler de travaux qui formaient notre goût des choses de la science. Sa curiosité vivante et communicative, l’ampleur et la sûreté de son information faisaient de lui un admirable éveilleur, d’esprits.

Dans un dîner récent, offert par l’Association des anciens élèves au nouveau Directeur de l’École, il rappelait lui-même ces choses, disait de sa manière simple et pénétrante l’intimité