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Page:La Rochefoucauld - Œuvres, Hachette, t1, 1868.djvu/435

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RÉFLEXIONS DIVERSES

On a souvent besoin de force et de prudence pour opposer[1] à la tyrannie de la plupart de nos amis, qui se font un droit sur notre confiance, et qui veulent tout savoir de nous. On ne doit jamais leur laisser établir ce droit sans exception : il y a des rencontres et des circonstances qui ne sont pas de leur jurisdiction ; s’ils s’en plaignent, on doit souffrir leurs plaintes, et s’en justifier avec douceur ; mais s’ils demeurent injustes, on doit sacrifier leur amitié à son devoir, et choisir entre deux maux inévitables, dont l’un se peut réparer, et l’autre est sans remède.

VI. — de l’amour et de la mer*.

Ceux qui ont voulu nous représenter l’amour et ses caprices l’ont comparé en tant de sortes à la mer[2], qu’il est malaisé de rien ajouter à ce qu’ils en ont dit : ils nous ont fait voir que l’un et l’autre ont une inconstance et une infidélité égales, que leurs biens et[3] leurs maux sont sans nombre, que les navigations les plus heureuses sont exposées à mille dangers, que les tempêtes et les écueils sont toujours à craindre, et que souvent même on fait naufrage dans le port ; mais en nous exprimant tant d’espérances et tant de craintes, ils ne nous ont pas assez montré, ce me semble, le rapport qu’il y a d’un amour usé, languissant et sur sa fin, à ces longues bonaces, à ces calmes ennuyeux, que l’on rencontre sous la ligne. On est fatigué d’un grand voyage, on souhaite de l’achever ; on voit la terre, mais on manque de vent pour y

  1. Les éditions antérieures donnent : « pour les opposer. »
  2. L’auteur lui-même a déjà appliqué cette comparaison à l’amour-propre. Voyez la fin de la maxime 563.
  3. L’édition de M. de Barthélémy omet leurs biens et.