Page:La révolution de 1848- Première année 1904-1905.djvu/192

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moi, mais pour les jeunes Russes de mon temps quelque chose de fascinant, d’éblouissant… C’est de la France que nous attendions la lumière, non pas de la France de Louis Philippe et de Guizot, mais de la France de Cabet, de Fourier, surtout de George Sand… Il émanait de cette France la foi en l’humanité et la confiance que l’âge d’or n’était pas derrière nous, mais en avant… Nous habitions en Russie, mais notre vie morale et intellectuelle se passait en France. L’épisode le plus insignifiant de la vie sociale et politique de la France nous plongeait dans la joie ou dans la tristesse… Il nous était impossible de penser, sans un frisson agréable, aux principes immortels de 89 et aux grands événements qui en sont sortis… Notre enthousiasme fut à son comble en 1848. C’est avec une émotion grandissante que nous suivions les dernières péripéties du règne de Louis-Philippe… Louis-Philippe, Guizot, Duchâtel, Thiers étaient pour nous des ennemis personnels, leurs succès nous accablaient, leurs échecs nous transportaient. L’agitation en faveur de la réforme électorale, les discours présomptueux de Guizot, les banquets de Février, tous ces événements nous faisaient passer par des sensations palpitantes… Pendant le carnaval de 1848, j’assistais à une matinée de l’Opéra italien (Saint-Pétersbourg), quand tout à coup la nouvelle se répandit que le ministère Guizot venait de tomber… Les vieux accueillirent cette nouvelle avec mauvaise humeur, nous, les jeunes, nous pouvions à peine contenir notre joie… Louis-Philippe prend la fuite… La République est proclamée… On nomme un gouvernement provisoire… Même la prolixité déclamatoire de Lamartine ne nous lasse pas au milieu de cet effondrement général et de ces tentatives de reconstruction… La France nous semblait le pays des miracles. Quiconque sentait un jeune cœur battre dans sa poitrine ne pouvait pas ne pas admirer cette force créatrice qui jaillissait de la France comme une source éternelle, cette force qui ne pouvait pas accepter de frontières, qui aspirait à se répandre au dehors, plus loin, toujours plus loin… » Je m’arrête.

La politique intérieure du gouvernement russe est, en 1848, la même que celle suivie par Catherine lien 1789 : réactionnaire. La Révolution française avait amené chez l’amie névropathique de Voltaire une réaction de tendances et d’idées. La tournure des événements en France lui fit peur et provoqua de sa part une oppression violente. Elle fit fermer les imprimeries privées dont la