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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

M. Thouin regardait ce grand garçon, cet être dont le germe avait été projeté de lui et qu’il ne reconnaissait pas. Son fils était le vivant portrait de sa mère morte : grand, gros, large d’épaules, fort en chair, les cheveux noirs drus et les yeux bruns.

Et le fils contemplait ce petit vieux chauve, avec une couronne de cheveux grisonnants, avec sa moustache pendante, assis sur une vieille malle dans cette étroite petite chambre sous le toit, éclairée par une lucarne et il avait hâte de sortir de là, de fuir.

En partant, le fils n’invita pas son père à aller le voir à sa pension.

— Au revoir, à bientôt, j’espère, fit M. Thouin, gagné par l’émotion.

Et une série de jours mornes, gris et vides s’écoula.

L’hôte de M. Thouin avait deux filles, Ernestine, onze ans, et Aline, vingt-six ans, qui travaillait dans une autre ville. Onze autres enfants étaient morts en bas âge. L’aînée revint un jour à Montréal et passa quelques semaines dans sa famille. C’était une belle grande blonde aux yeux bleus. Elle avait eu de multiples aventures. Tout de suite, elle vit comme le pauvre pensionnaire était négligé dans cette maison. Alors, comme son père autrefois, elle le prit en pitié. Elle l’appelait le matin à l’heure du déjeuner, se montrait prévenante, affable, lui offrait une seconde tasse de thé, une friandise, voyait à ce qu’il eût des serviettes nettes et du savon de toilette dans sa chambre où elle mit un peu d’ordre. Elle causait gentiment avec lui. Privé depuis si longtemps de toute sympathie, M. Thouin se sentait attendri par ces soins féminins et charmé par cette souriante et sympathique figure. C’était un rayonnement qui illuminait sa vie. Certes, il n’espé-