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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

À plusieurs reprises, il rencontra la belle grande blonde en compagnie d’un homme qu’il connaissait bien, un violoniste de renom. Il n’eut pas de peine à deviner que c’était son amant. Mais même avec un autre, il était heureux de la voir, heureux du salut qu’elle lui faisait, du bonjour qu’elle lui jetait. Plus encore, il était enchanté de se trouver parfois sur le chemin du violoniste, de causer un moment avec lui afin d’avoir des nouvelles d’Aline. De parler à celui qui était son amant, il éprouvait une étrange et amère volupté. Il regardait avec une sympathique admiration l’homme à qui elle accordait le festin de sa chair. Un jour que M. Thouin l’avait rencontré, celui-ci insista pour lui montrer les immeubles qui avaient appartenu à son père et qui étaient entre les mains d’un administrateur. Il lui faisait constater la négligence de cet agent. Des maisons non louées, vacantes, qui s’en allaient à l’abandon, d’autres louées, mais dont le loyer n’était pas payé la moitié du temps.

— Si c’était administré comme cela devrait l’être, disait M. Thouin, je pourrais retirer une plus large pension. Mais, vous voyez, il n’y a rien à faire.

Et il songeait à son lot. Tout lui glissait entre les mains : sa femme lui avait été ravie, son magasin lui avait été volé, la belle fille blonde qu’il aimait appartenait à un autre, le revenu des propriétés laissées par son père était perdu par la négligence d’un mauvais administrateur, et son fils, son propre fils, l’avait oublié, ne pensant plus à aller le voir, même au Jour de l’An. Ah, comme sa vie était ratée, complètement manquée ! L’esprit absorbé dans ces pensées tristes, il laissa le musicien, l’élu de la belle blonde, et vêtu de son petit habit noir étriqué, avec son éternel chapeau melon démodé, la moustache pendante, les