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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

volaient d’un côté de la table à l’autre, infligeant des blessures inguérissables.

— La terre vous l’avez aimée plus que nous autes, continuait Mélanie. Si j’me conduis mal, j’mange au moins à ma faim, tandis qu’ici j’ai jamais mangé à ma faim.

Mélanie vomissait tout le fiel qui s’était amassé en elle depuis le jour où son père était allé la mettre en service chez un hôtelier retiré qui l’avait quasi violé dès le soir de son entrée dans cette maison étrangère alors que sa concubine était sortie un moment.

— Effrontée, menteuse, rugissait le père Mattier, blême de fureur et tout secoué par ces vérités et par les paroles prophétiques de sa fille.

Ayant dit ce qu’elle avait à dire, Mélanie se leva à son tour pour prendre la porte.

— Il est d’venu fou ! clama le fils. Allons-nous-en.

Eugène et Rosalie repoussèrent leur chaise, saisirent leurs effets et, sans un mot d’adieu, passèrent la porte. Les uns après les autres, les enfants franchirent, pour n’y plus revenir, le seuil de la maison paternelle.

Leurs vies gâtées, gaspillées, aigris par tant de sacrifices inutiles, ils s’en allaient le cœur débordant de haine.

L’une des filles retourna au bordel d’où elle était sortie le matin, une autre reprit le chemin de la cuisine à l’odeur de graissaille où elle cuisait des soupes et des tartes pour un maigre salaire que lui soutirait un mâle rapace et fainéant. Après avoir toujours donné tout son argent à son père, elle trouvait naturel de le remettre à ce vaurien. La troisième des filles réintégra le logis où elle louait des chambres et où elle vivait en concubinage avec un parasite. Le fils rentra aussi en ville où le guettait la prison.