Page:Laberge - Visages de la vie et de la mort, 1936.djvu/235

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
227
VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

Les deux vieux restaient seuls dans la maison pauvre et hostile. Ils se regardaient en silence.

D’un geste mécanique, le vieux soulevait son couteau, le mettait debout et le laissait ensuite retomber sur la table.

Alors, toujours têtu et pour se donner raison devant sa femme :

— J’ai des enfants sans cœur, déclara-t-il.

Sa vieille aurait voulu protester, mais elle était si faible, si lasse, si molle, si usée, qu’elle n’en eut pas le courage et refusa d’entamer une vaine discussion.

Le silence régna longtemps, longtemps.

De son même geste mécanique, le vieux continuait son manège avec son couteau. Il le mettait debout et le laissait retomber sur le bois de la table.

Puis soudain, la pluie qui avait menacé tout le jour, se mit à tomber. Elle tombait à torrents. Elle tombait sur le toit, elle glissait sur les fenêtres basses et c’était comme un déluge de larmes. C’était comme si la vieille maison pleurait, pleurait sur toutes ces vies gâtées, sur le pitoyable destin de ces êtres qu’elle avait abrités et qui, comme des épaves, s’en allaient à vau’l’eau.