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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

fier de ses muscles. Depuis des années, il gagnait sa vie en donnant des démonstrations de tours de force dans la région et il aimait à parler de ses exploits. Autour de Mouton se trouvaient le fils aîné, Zéphirin Verrouche, vétérinaire, mince et maigre, avec une barbe noire taillée en pointe, et qui se faisait appeler docteur, Napoléon, le second des garçons, sanguin, la figure rouge, gros, avec un ventre énorme, hôtelier au village, Grégoire, une réplique de son frère aîné, tanneur, Septime et Ernest, petits fils du défunt, le premier, un rouget, étudiant en pharmacie à Montréal, et le second, gros rougeaud comme son père, commis à la taverne.

Prosper Laramée, un voisin, parlait du vieux.

— Il en vient pas au monde tous les jours des hommes comme lui, disait-il. Il était pas fou, le pére. Je l’connaissais depuis plus de trente ans et je l’ai jamais vu faire un mauvais marché. C’était un fin renard, mais honnête. Il savait acheter, mais il payait.

— Oui, c’était un bon vieux, fit Mathildé, sa bru, femme du vétérinaire, et moé, j’aurais aimé qu’on lui fasse chanter un beau service de première classe.

— Ça, c’est ben beau, mais le pére il en voulait pas de service de première classe. Il voulait un service d’union de prières et pendant quarante-deux ans, il a payé un écu par année pour l’avoir, déclara son mari.

— Chaque premier dimanche de novembre, il allait porter ses cinquante cents au curé et il a tous ses reçus dans un tiroir de sa commode, ajouta Napoléon, l’hôtelier.

Il était dix heures du soir. Assis autour de la pièce, les hommes fumaient la pipe en racontant des histoires. Rose, grosse fille rougeaude, aux cheveux noirs, aux épaisses lèvres rouges, employée à la taverne de Napoléon et