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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

de la clôture, cassèrent chacune une rose, s’éloignèrent à la course et rejoignirent leurs camarades qui mendiaient des sous. Passant sur l’étroite passerelle, les voyageurs remontaient sur le bateau pour continuer leur croisière. Debout à côté de l’embarcadère, les deux fillettes tâchaient de vendre aux visiteurs les deux roses qu’elles avaient dérobées dans le jardin de l’hôpital, mais les gens passaient indifférents à côté d’elles, remontaient sur le vapeur. Chacune une rose en main, les deux fillettes blondes les offraient aux derniers voyageurs. Ils passèrent sans répondre. La passerelle fut retirée, les amarres furent lâchées. Alors, dépitée, furieuse de n’avoir pu troquer pour une pièce d’argent la fleur de grâce et de beauté qui, il n’y a qu’un moment encore, était la gloire du jardin ensoleillé, l’aînée des fillettes, d’un geste rageur lança dans l’eau noire, sale, huileuse, la belle rose odorante qu’elle tenait à la main. D’un mouvement imitatif, sa sœur en fit autant. Une vague soulevée par le navire qui se mettait en marche repoussa les deux roses dans l’ombre, sous le quai, parmi les immondes détritus, à côté des blêmes et hideuses végétations lépreuses.