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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

et de saucisses qu’il avait avalées sans les mastiquer flottaient sur le bassin d’eau bénite. Au bruit de ses efforts, le garde-chiens Polydore Surprenant et Hector Mouton accoururent et, prenant chacun par un bras le jeune homme qui avait peine à se tenir debout, le sortirent de l’église. Le vieux Polydore qui en avait vu bien d’autres était cependant scandalisé.

— Vomir dans le bénitier ! s’exclamait-il.

Le soutenant toujours, les deux hommes le traînèrent sous la remise aux voitures et le firent asseoir par terre à côté de son boghei, afin qu’il pût se remettre au grand air.

— Maudit, que j’sus malade ! répétait-il en faisant de nouveaux efforts pour se débarrasser de ce qu’il avait sur l’estomac.

— Que j’sus malade, que j’sus donc malade ! se lamentait-il.

Mouton et le garde-chien le laissèrent là pour retourner à l’église. Quelques jeunes gens se tenaient debout à l’arrière de la nef, ne tenant pas à aller se placer dans les bancs. L’homme fort se joignit à eux. Au bout de quelques minutes, il leur faisait palper ses biceps et relevait la jambe de son pantalon pour leur faire admirer les muscles de ses mollets. Il était né fort, puissant, et il était orgueilleux de sa force comme une jolie femme de sa beauté. Ses bras, ses jambes, son torse, il s’imaginait qu’il n’y en avait pas de semblables et il les exhibait en toute occasion.

À l’autel, le prêtre, avec une grosse face blanche, bouffie de graisse, offrait le saint sacrifice de la messe, lançait des invocations, prononçait des oraisons pour le défunt. Mais un service d’union de prières, c’est court, c’est vite fini. On a payé un écu par an pour l’avoir, mais on en a