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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

me des légumes gâtés, de la viande pourrie dont on se débarrasse. Détritus humain qui serait longuement ballotté dans l’immense océan comme ces triste épaves, ses parents, qui s’en allaient à l’aventure vers des terres étrangères. Finalement, l’on avait laissé le navire. L’on pensait au petit mort comme à un objet perdu en route. La famille avait abordé en Amérique où des officiels rogues, brutaux, voleurs, parlant une langue que les émigrés n’entendaient pas, les avaient soumis à toutes sortes d’indignités et de traitements inhumains. Enfin, ils étaient repartis dans un train qui les transportait, avec des hommes de races et de langues différentes, vers des régions incultes. Les émigrés ukrainiens avaient débarqué dans l’ouest canadien dans la province de l’Alberta. Le père avait pris un homestead. La famille habitait une cabane de bois rond, pauvre et basse, avec d’étroites fenêtres, que l’homme et sa femme avaient construite en arrivant. Ils étaient là depuis deux ans et avaient douze acres de défrichés, en culture. Et ils avaient deux chevaux, une charrue, une vache, des porcs. Lorsqu’il ne besognait pas sur sa ferme, le père travaillait pour un voisin. Il recevait un maigre salaire et, comme les deux colons ne comprenaient pas le langage l’un de l’autre, ils se parlaient par signes et finissaient par se comprendre. À peu près.

Au printemps, l’émigré avait ensemencé dix acres de blé et deux d’avoine. Ensuite, l’un de ses enfants était mort, un garçonnet de six ans. On l’avait mis dans la terre, comme le blé, mais le blé germerait, pousserait des tiges vertes, des épis blonds, tandis que le corps du petiot se décomposerait dans l’argile du cimetière. Mais le ventre de la mère s’arrondissait. Dans ce sol, un autre enfant conçu sur quelques planches recouvertes de sacs remplis de