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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

que j’gagne pas ma vie en chemise blanche et l’crayon su l’oreille.

Pendant tout c’temps là, on avait été amis moué et Lucie. Pis ses parents ont déménagé. Ça été la cause de mon malheur. On s’est perdu de vue. Pis, j’ai commencé à travailler dans une manufacture de chaussures. Quand j’l’ai r’trouvée quatre ans plus tard, alle était en ménage. Alle avait pris un hôtelier qui avait d’l’argent. Moué, j’ai connu ma femme puis j’me suis marié avec. Mais on pouvait pas s’accorder ; alle m’aimait pas, pis ça allait mal. Ensuite, la boutique a fermé et j’suis v’nu à Montréal. Y a dix-huit mois que j’suis pas r’tourné. Y a deux enfants d’morts puis y en a deux d’vivants… J’voudrais ben les r’voir.

Alors, il demeurait silencieux un moment, un peu songeur, et dans ce repos, sa figure prenait une expression immensément vulgaire. Il me débitait sa complainte, assis sur son lit étroit, enveloppé de ses habits de pauvre, l’air gauche et malheureux. Puis, ayant soudain comme tout oublié, il soulevait le couvercle de sa malle, maigre, vieille, usée, écorchée, d’où montait aussitôt comme une symphonie d’odeurs : odeur rance et fade de linge sale, odeur âcre de chemises blanchies à l’eau de Javel, odeur de bélier des sous-vêtements de laine rarement lavés, odeur repoussante des chaussettes durcies par la sueur des pieds, odeur huileuse des vieux souliers. Odeurs grasses, fortes, ammoniacales qui happaient les narines, faisaient bondir le cœur. Du milieu de ses haillons sordides et malodorants, il sortait une autre bouteille de whiskey et, chancelant, il levait son verre et buvait à l’amour.

Il reprenait alors son boniment et, comme une bobine qui se déroulerait interminablement, sans fin, il me faisait