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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

cesserait qu’avec sa vie. Le désespoir fouillait férocement en ses entrailles et son cerveau. Un véritable damné.

Les bourdonnements se multipliaient au hasard des heures et, dans cet organisme détraqué, d’une sensibilité extrême, devenaient plus bruyants que le grondement d’un train ou celui d’un avion. Quelquefois aussi, ils lui produisaient l’impression du ronflement des machines dans les usines, le sifflement de la scie ronde déchirant le bois. Désemparé, pris de l’idée fixe, le malheureux n’avait plus un seul bon moment. Il n’y avait pour lui de refuge nulle part. Le bourdonnement le poursuivait avec la ténacité d’une meute de loups affamés. Tout lui était odieux, et comme il était devenu extrêmement nerveux, irascible et violent, chacun l’évitait. Ceux qui vivaient à côté de lui ignoraient son mal, le mal rongeur qui le martyrisait et le considéraient comme une espèce de maniaque. Le plaisir, la joie, l’amour étaient pour lui choses inconnues. Son infirmité l’accablait comme un vêtement de plomb et en lui germait une haine effroyable contre tout ce qui existe, une rancune contre le sort qui l’avait choisi pour victime, qui le sacrifiait.

Un dimanche, étant allé voir des camarades, il les trouva s’exerçant au tir à la cible dans la cour de l’habitation. Ils étaient quatre ou cinq, en bras de chemise, et se passaient le revolver à tour de rôle après avoir fait feu. La cible étant toute mouchetée de balles, il alla en placer une nouvelle. À vingt pas, se tenait l’un des tireurs, l’œil gauche fermé, visant attentivement le but. Le bras tendu, son doigt pressait la gâchette. La victime de la mouche verte, s’écartait, allait rejoindre ses camarades, quand il s’arrêta brusquement, avec sur la figure, une expression infiniment douloureuse. L’obsession, la torturante, l’éter-