Page:Lacaussade - Poésies, t2, 1897.djvu/58

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poèmes et paysages

Je ne viens pas offrir quelques essais nouveaux ;
Mais, comme un barde enfant sur les monts de l’Écosse
Errant accompagné de sa muse précoce,
De ces mornes je viens contempler la hauteur,
Respirer des hauts lieux le souffle inspirateur
Et, regardant courir à mes pieds les nuages,
Rêver au bruit lointain du vent dans les feuillages,
Et suivre du regard, comme l’esprit des airs
Qui plane incessamment sur ces sommets déserts,
L’oiseau blanc du tropique errant de cime en cime
Et dépassant leur front de son aile sublime.

Voici le pic altier dont le front sourcilleux
Se dresse, monte et va se perdre au fond des cieux.
Ce morne au faîte ardu, c’est le Piton d’Anchaîne.
De l’esclave indompté brisant un jour la chaîne,
C’est à ce bloc de lave, inculte, aux flancs pierreux,
Que dans son désespoir un nègre malheureux
Est venu demander sa liberté ravie.
Il féconda ces rocs et leur donna la vie ;
Car, pliant son courage à d’utiles labeurs,
Il arrosa le sol de ses libres sueurs.
Il vivait de poissons, de chasse, de racines :
Dans l’ombreuse futaie ou le creux des ravines
Aux abeilles des bois il ravissait leur miel ;
Il surprenait au nid ou frappait dans le ciel
Sa proie. Et seul, tout seul, et fière créature
Disputant chaque jour sa vie à la nature,
Africain exposé sur ces pitons déserts