Page:Lacenaire, éd. Cochinat, 1857.djvu/65

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petit homme brun, grêlé, à la physionomie mobile, aux regards vifs, ombragés d’épais sourcils gris. Il avait un tel cachet d’originalité, un accent et un caractère gascons si vivement accusés, que si, à l’heure qu’il est, il n’existait encore, on aurait pu le prendre pour une figure de fantaisie.

Le père Soubise, comme l’appelaient ceux qui hantaient sa maison, était prêt à tout faire pour nourrir son incommensurable famille, et, de fait, il faisait tout.

Tailleur, il achetait à ses clients des effets d’habillement, que ses filles retournaient et vendaient à des ouvriers ; limonadier marron, il donnait à boire en cachette aux ivrognes de son voisinage ; croupier clandestin, il faisait tailler au fond d’une salle de son rez-de-chaussée, ornée de quinquets en fer-blanc, de petites bouillottes assassines,et prêtait aux initiés malheureux de chétives sommes en stipulant des intérêts corrosifs. Aucune profession ne lui était étrangère : comme armurier, il raccommodait les vieilles armes et les louait pour le tir ou la chasse, avec des chiens qu’il dressait lui-même ; vétérinaire, il prenait en pension ceux qui étaient malades, ce qui ne l’empêchait pas d’élever pêle-mêle avec ces quadrupèdes des lapins, des poules et des oiseaux. Jamais un dissentiment ne se manifestait entre ces animaux sous le regard dominateur de Soubise. Incapable de se livrer complètement au repos, ne fût-ce qu’un quart d’heure, sa seule distraction était le maniement ou l’enseignement du bâton, son arme favorite. Lacenaire, son élève chéri, éprouvait le plus grand plaisir à le faire causer sur les avantages qu’on pouvait retirer de cet art, et