Page:Lacenaire, éd. Cochinat, 1857.djvu/66

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


lorsqu’il était parvenu, — chose toujours facile, — à amener le professeur sur ce sujet, le père Soubise ne reculait devant aucune hyperbole.

— On ne sait pas quelle est la puissance d’un moulinet en pleine branle, disait-il un jour à Lacenaire ; tenez, en Russie… — il faut qu’on sache que le conteur prétendait avoir fait toutes les campagnes de l’Empire ; — en Russie j’ai arrêté, pendant plus d’un quart d’heure, avec une simple canne ferrée, dix Cosaques qui tournoyaient autour de moi comme des corbeaux, et aucun de ces mangeurs de chandelles n’a pu m’atteindre de sa lance. J’en tuai deux et blessai grièvement trois ou quatre à la tête…

— Et les autres, lui répondit sceptiquement Lacenaire, que devinrent-ils ?

— Les autres ! je les étourdis de coups à la tempe. Et ils prirent la fuite… Je vous réponds qu’après cette petite séance je n’avais pas froid, malgré la neige qui m’aveuglait !…

— Mais, avec une pareille dextérité et une telle puissance dans le poignet, vous auriez pu, par vos évolutions, parer cette neige-là, et l’éloigner de vos yeux ?

— Parer la neige, c’est impossible ! répliqua le bâtoniste exalté ; — si c’eût été la grêle, à la bonne heure !

Lacenaire adorait cet être hâbleur et naïf à force d’être exagéré ; il lui faisait don d’une foule de pipes brillamment culottées, que le vieillard vendait avantageusement à des amateurs ; et, quand il était en fonds, son bonheur était d’inviter Soubise à partager un souper que celui-ci préparait lui-même, car, à ses innombrables talents, le