Page:Lacenaire, éd. Cochinat, 1857.djvu/99

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Ce sang versé inutilement et la misère devenant chaque jour plus pressante, aigrissaient l’humeur de Lacenaire. Il n’avait pourtant alors que trente-deux ans. Ses cheveux étaient d’un noir foncé, ses traits beaux et réguliers, ses yeux vifs et spirituels. En vain eût-on cherché dans le langage et les manières de cet homme, non plus que dans l’expression habituelle de sa physionomie,un caractère de férocité. Affable, prévenant même, sa parole était douce, polie, attique ; sa conversation, ordinairement enjouée, était parfois substantielle et élevée. Cependant en réalité, il vivait dans Paris comme un tigre qui aurait caché ses griffes sous des gants sales.

Quant à R… il avait eu si peur après cette dernière tentative d’assassinat, qu’il osait à peine sortir de jour et se risquer le soir aux expéditions ordinaires des chanteurs, si bien qu’il finit par se trouver entièrement dans la misère.

Un soir, ils étaient ensemble, Lacenaire et lui ; le premier avait gagné quelque argent au jeu. Ayant besoin d’aller parler à quelqu’un dans un des tripots du Palais-Royal, et ne voulant pas être exposé à la tentation de reperdre son gain, il dit à R… en lui remettant une bourse :

— Tenez, gardez-moi cela soigneusement,je suis à vous dans vingt minutes au plus.

Au bout d’un quart d’heure, en effet, il revint et trouva visage de bois à la place où il avait laissé R… il attendit ; — personne ! Un soupçon lui traversa l’esprit, et il parcourut toutes les maisons de jeu des environs. Dans l’une d’elles, il trouva son homme attablé et occupé