Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 1.djvu/337

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
335
POÉTIQUES.

Un pouvoir plus qu’humain m’enchaînait sur ses pas.
Que j’aimais à le voir, de la foule enivrée,
Au gymnase, au théâtre, attirer tous les yeux,
Lancer le disque au loin d’une main assurée,
Et sur tous ses rivaux l’emporter dans nos jeux !
Que j’aimais à le voir, penché sur la crinière
D’un coursier de l’Élide aussi prompt que les vents,
S’élancer le premier au bout de la carrière,
Et, le front couronné, revenir à pas lents !
Ah ! de tous ses succès que mon âme était fière !
Et si de ce beau front de sueur humecté
J’avais pu seulement essuyer la poussière !
Ô dieux ! j’aurais donné tout, jusqu’à ma beauté,
Pour être un seul instant ou sa sœur ou sa mère !
Vous qui n’avez jamais rien pu pour mon bonheur,
Vaines divinités des rives du Permesse,
Moi-même dans vos arts j’instruisis sa jeunesse ;
Je composai pour lui ces chants pleins de douceur,
Ces chants qui m’ont valu les transports de la Grèce.
Ces chants, qui des enfers fléchiraient la rigueur,
Malheureuse Sapho, n’ont pu fléchir son cœur,
Et son ingratitude a payé ta tendresse.

Redoublez vos soupirs, redoublez vos sanglots !
Pleurez, pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !

Si mes soins, si mes chants, si mes trop faibles charmes
À son indifférence avaient pu l’arracher ;
Si l’ingrat cependant s’était laissé toucher ;
S’il eût été du moins attendri par mes larmes ;
Jamais pour un mortel, jamais la main des dieux
N’aurait filé des jours plus doux, plus glorieux.
Que d’éclat cet amour eût jeté sur sa vie !
Ses jours à ces dieux même auraient pu faire envie ;