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RAPHAËL

que je n’ai jamais su perdre. J’aime au fond à conserver cet accent, parce que c’est le seul souvenir que j’aie emporté du pays de mon enfance. Il me rappelle ce je ne sais quoi de plaintif qui chante dans les brises de mer, aux heures chaudes, sous les cocotiers. Vous devez le voir surtout à cette indolence incorrigible de mes attitudes et de ma démarche, qui n’a rien de la vivacité des Françaises, et qui révèle dans la nature des femmes créoles un abandon et un naturel un peu sauvage, incapable de rien feindre ou de rien cacher.

» Le nom de ma famille est d’***. Julie est le mien. Ma mère périt dans le naufrage d’une chaloupe en voulant fuir de Saint-Domingue, à l’époque du massacre des blancs. J’avais été jetée par la lame sur le rivage. J’y fus retrouvée et allaitée par une négresse, qui me rendit à mon père quelques années après. Dépouillé, proscrit, malade, mon père me ramena en France à l’âge de six ans, avec une sœur plus âgée que moi. Il mourut peu de temps après son retour, chez de pauvres parents en Bretagne où nous avions été reçus. J’y fis mon éducation jusqu’à la mort de la seconde mère que l’exil m’avait donnée. À douze ans, le gouvernement se chargea de pourvoir à mon sort, en qualité d’orpheline d’un créole qui avait rendu des services à la patrie. Je fus élevée dans toute la splendeur du luxe et dans toutes les amitiés d’élite de ces maisons somptueuses où l’État recueille les filles des citoyens morts pour le pays. J’y grandis en âge, en talents précoces, et aussi, disait-on, en ce qu’on appelait alors ma beauté. Grâce sérieuse et triste qui n’était que la fleur d’une plante des tropiques s’épanouissant, pour quelques jours, sous un ciel étranger.

» Cependant cette beauté et ces talents inutiles ne réjouissaient aucun œil et aucune affection en dehors de l’enceinte où j’étais enfermée. Mes compagnes, avec lesquelles j’avais noué ces amitiés d’enfance qui deviennent