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RAPHAËL

gentines sur les eaux. Elle chanta une ballade écossaise à la fois maritime et pastorale : une jeune fille que le pauvre matelot, son amant, a quittée pour aller chercher fortune aux Indes y raconte que ses parents se sont lassés d’attendre le retour du jeune homme, et lui ont fait épouser un vieillard, auprès duquel elle serait heureuse, si elle ne rêvait pas à celui qu’elle a aimé le premier. Cette ballade commence ainsi :

Quand les moutons sont dans la bergerie,
Que le sommeil aux humains est si doux.
Je songe, hélas ! aux chagrins de ma vie,
Et près de moi dort mon bon vieil époux.

Après chaque couplet, il y a une longue rêverie chantée en notes vagues et sans paroles, qui berce l’âme sur des flots de tristesse infinie, et qui fait monter les larmes aux yeux ; puis le récit recommence au couplet suivant, avec l’accent sourd et lointain d’un souvenir qui regrette, qui souffre et qui se résigne. Si les strophes grecques de Sapho sont le feu même de l’amour, ces notes écossaises sont les larmes mêmes de la vie sous les coups mortels de la destinée. Je ne sais pas qui a écrit cette musique ; mais qui que ce soit, qu’il soit béni pour avoir exprimé, par quelques notes, cet infini de la tristesse humaine, dans le gémissement mélodieux d’une voix ! Depuis ce jour, il ne m’a plus été possible d’entendre les premières mesures de cet air sans m’enfuir comme un homme poursuivi par une ombre, et quand je sens le besoin d’ouvrir mon cœur par une larme, je me chante intérieurement à moi-même le refrain plaintif, et je me sens prêt à pleurer, moi qui ne pleure plus !