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RAPHAËL

trop vite remplies et trop étroites pour ce débordement passionné de mes pensées.

Il n’y avait dans ces lettres ni commencement, ni fin, ni milieu, ni grammaire, ni rien de ce qu’on entend ordinairement par style. C’était mon âme à nu devant l’âme d’une autre, exprimant ou plutôt balbutiant, comme elle pouvait, les tumultueuses sensations dont elle était pleine, à l’aide du langage insuffisant des hommes. Ce langage n’a pas été fait pour exprimer l’inexprimable ; signes imparfaits, mots vides, paroles creuses, langue de glace, que la plénitude, la concentration et le feu de notre âme faisaient fondre, comme un métal réfractaire, pour en former je ne sais quelle langue vague, éthérée, flamboyante, caressante, qui n’avait de sens pour personne et que nous entendions seuls parce qu’elle était nous seuls.

Jamais cette effusion de mon âme ne tarissait ou ne se refroidissait. Si le firmament n’eût été qu’une page, et que Dieu m’eût dit de la remplir de mon amour, cette page n’aurait pas contenu tout ce que je sentais se dire en moi ! Je ne m’arrêtais qu’après que les quatre feuilles étaient remplies, et il me semblait toujours n’avoir rien dit ! C’est qu’en effet je n’avais rien dit, car qu’étaient ces quatre feuilles pour contenir l’infini ?

LXXIV

Ces lettres, dans lesquelles je n’apportais aucune misérable prétention d’esprit et qui n’étaient pas une œuvre, mais une volupté, m’auraient pourtant merveilleusement servi plus tard si Dieu m’avait destiné à parler aux hommes, ou à peindre les nuances, les langueurs ou les fureurs des passions de l’âme dans des ouvrages d’imagi-