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RAPHAËL

nation. Je puis dire qu’à mon insu j’y luttais en désespéré et comme Jacob avec l’ange, contre la pauvreté, la rigidité et la résistance de la langue dont j’étais forcé de me servir, faute de savoir celle du ciel. Les efforts surnaturels que je faisais pour vaincre, assouplir, étendre, plier, spiritualiser, colorer, enflammer ou éteindre les expressions ; le besoin de rendre par des mots les plus intimes et les plus insaisissables nuances du sentiment, les aspirations les plus éthérées de la pensée, les élans les plus irrésistibles et les chastetés les plus contenues de la passion, enfin jusqu’aux regards, aux attitudes, aux soupirs, aux silences, aux langueurs, aux anéantissements ; ces efforts, dis-je, qui brisaient ma plume sous mes doigts, comme un instrument rebelle, lui faisaient néanmoins trouver quelquefois, même en se brisant, le mot, le tour, l’organe, le cri qu’elle cherchait, pour donner une voix à l’impossible. Je n’avais parlé aucune langue, mais j’avais crié le cri de mon cœur, et j’avais été entendu. Quand je me levais de ma chaise, après ce rude et délicieux combat contre les mots, la plume, le papier, je me souviens que, malgré le froid de ma chambre en hiver, la sueur glacée coulait de mon front. J’ouvrais la fenêtre pour rafraîchir et pour essuyer mes cheveux.

LXXV

Mais ces lettres n’étaient pas seulement des cris d’amour, elles étaient le plus souvent des invocations, des contemplations, des perspectives sur l’avenir, des perspectives sur le ciel, des consolations, des prières.

Cet amour, privé par sa nature de toutes les présences qui détendent le cœur, avait rouvert en moi les sources de la pitié troublées ou taries par de vils plaisirs. Je m’effor-