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RAPHAËL

mon ambition même d’entrer dans une carrière n’était, au fond, que l’ambition de ma pauvre mère et la douleur d’avoir dépensé son diamant sans lui rapporter quelque compensation dans un changement heureux de ma destinée. On m’aurait offert en ce moment une ambassade pour m’éloigner de Paris, et un palais pour quitter mon grabat, que j’aurais fermé les yeux pour ne pas voir la fortune, et les oreilles pour ne pas l’écouter. J’étais trop heureux, dans mon obscurité, du rayon invisible aux autres qui éclairait et qui embrasait ma nuit.

C

Mon bonheur se levait quand le jour se couchait. Je dînais ordinairement seul dans ma cellule. Du pain, une tranche de bœuf bouilli assaisonnée de persil et quelque salade de racine formaient habituellement mon repas. Je ne buvais que de l’eau, pour épargner la dépense d’un peu de vin si nécessaire pour corriger l’eau fade et souvent fétide de Paris. Une vingtaine de sous par jour suffisaient ainsi à mon dîner. Ce repas nourrissait encore avec moi le pauvre chien qui m’avait adopté. Après le dîner, je me jetais sur mon lit, accablé de la solitude et du travail du jour : j’abrégeais ainsi par le sommeil les longues heures nocturnes qui me séparaient encore du seul moment où commençait vraiment le temps pour moi, heures que les jeunes gens de mon âge dépensent, comme je l’avais fait moi-même avant ma transformation, dans les théâtres, dans les lieux publics et dans les délassements dispendieux d’une capitale.

À onze heures, je m’éveillais. Je m’habillais avec la simplicité décente d’un jeune homme dont la taille, la figure