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RAPHAËL

étonnés de notre bonheur. Je me rapprochais de la table auprès de laquelle Julie travaillait à la lampe, à quelque ouvrage de femme. L’ouvrage s’échappait de ses doigts distraits. Nos regards s’épanouissaient ; nos lèvres s’ouvraient ; nos cœurs débordaient ; nos paroles, pressées comme des flots par une ouverture trop étroite, hésitaient d’abord à couler. Elles n’épanchaient que goutte à goutte le torrent de nos pensées. Nous ne pouvions choisir assez vite, dans la confusion des choses que nous avions à nous dire, celles que nous étions le plus pressés de nous révéler. Quelquefois il se faisait un long silence, par l’embarras même et par l’excès des paroles qui s’accumulaient dans nos cœurs, sans pouvoir en sortir. Puis elles commençaient à couler lentement, comme ces premières gouttes qui décident la nue à se fondre et à éclater.

Ces premières paroles en appelaient d’autres qui leur répondaient. L’une entraînait l’autre, comme un enfant qui se précipite entraîne l’autre, en tombant. Elles se confondaient un moment sans ordre, sans réponse et sans suite, aucun des deux ne voulant laisser à l’autre le bonheur de le devancer dans l’expression d’un sentiment commun. Chacun des deux croyait avoir éprouvé le premier ce qu’il révélait de ses pensées, depuis l’entretien de la veille ou depuis la lettre du matin. Ce débordement tumultueux, dont nous finissions par rougir et par rire, s’apaisait enfin. Il faisait place à un calme épanchement de nos lèvres, qui répandaient ensemble ou alternativement la plénitude de leurs expressions. C’était un transvasement continu et murmurant de l’âme de l’un dans celle de l’autre, un échange sans réserve de nos deux natures. Cette innocente nudité de nos âmes restait chaste, quoique dévoilée. Elle était comme la lumière qui montre tout et qui ne souille rien. Nous n’avions à nous révéler que l’amour sans tache, qui nous purifiait en nous embrasant.