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RAPHAËL

CXXXI

Une seule chose me rappelait quelquefois rudement de cette région de mes rêves, c’était la gêne cruelle dans laquelle la maison paternelle était tombée à la suite des dépenses perdues faites pour moi. Des récoltes avaient manqué plusieurs années de suite, des accidents de fortune avaient changé presque en détresse l’humble médiocrité de mes parents. Chaque fois que j’allais, le dimanche, voir ma mère, elle me découvrait ses embarras et versait devant moi des larmes ; elle les cachait à mon père et à mes sœurs. J’étais tombé moi-même alors dans un extrême dénûment. Je ne vivais, dans la petite métairie, que du pain noir, du laitage et des œufs de la basse-cour. Je vendais secrètement et successivement à la ville tout ce que j’avais rapporté de hardes et de livres de Paris, afin d’avoir de quoi payer les ports des lettres de Julie, pour lesquelles j’aurais vendu des gouttes de mon sang.

Cependant le mois de septembre touchait à sa fin. Julie m’écrivait que des inquiétudes sur la santé de son mari, qui s’affaiblissait de jour en jour (ô pieuse fraude de l’amour pour déguiser ses propres maux et m’enlever mes propres soucis !), la retenaient plus longtemps qu’elle n’avait cru à Paris. Mais elle m’engageait à partir sans délai moi-même et à aller l’attendre en Savoie. Elle m’y rejoindrait, sans faute, vers la fin d’octobre.

Cette lettre était pleine de recommandations de la plus tendre sœur pour un frère chéri. Elle me conjurait et m’ordonnait, par l’autorité souveraine de son amour, de prendre garde à un mal qui couvait quelquefois sous les surfaces les plus fleuries de la jeunesse, et qui la desséchait et la