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polémistes et orateurs.

met au-dessus de Guizot, encore qu’à tout prendre, jusqu’en 1850, il n’ait guère joué qu’un rôle assez mesquin d’ambitieux égoïste. L’avenir se chargeait de le grandir.

Les orateurs de l’orléanisme étaient pris entre deux oppositions : l’opposition légitimiste et l’opposition démocratique, assez peu fortes toutes les deux. Dans leur défaite, les légitimistes avaient retrouvé la largeur de leur principe, qui leur permettait, contre la bourgeoisie triomphante, de se faire les défenseurs de la liberté, du peuple, de tout ce qu’enfin jadis leurs adversaires défendaient contre eux. Ils avaient pour représenter leurs idées deux orateurs de haute valeur, le comte de Montalembert, [1] un pur catholique, beau caractère, esprit véhément et brillant, sans originalité ni profondeur, et Berryer, [2] un avocat à la parole chaude, amplement déclamateur, et sincèrement éloquent. Dès sa jeunesse il s’était efforcé d’épargner à la Restauration les iniquités capables de la rendre impopulaire ; il avait défendu Ney et Cambronne (1815 et 1816) ; maintenant il défendait dans un autre esprit les accusés de la monarchie de Juillet, Chateaubriand (1833) et Louis Bonaparte (1840). Dans la Chambre la politique étroite, apeurée, matérialiste du gouvernement lui donnait beau jeu pour faire retentir les grands principes et les beaux sentiments : il y avait du reste bien de l’habileté et de la finesse sous les éclats de sa parole.

Sans s’être classé dans aucun parti, et siégeant, comme il disait, au plafond, Lamartine s’était donné le rôle de jeter, au travers de la discussion des intérêts, toutes les nobles idées de justice, d’humanité, de générosité, sans esprit et sans ambition de parti, faisant simplement sa fonction de poète, tâchant d’élever les consciences, et versant sur les politiciens toute la noblesse de son âme en larges nappes oratoires. Lorsque les tendances de la monarchie se précisèrent dans la résistance égoïste, les instincts de Lamartine se déterminèrent aussi vers l’opinion démocratique : il écrivait son Histoire des Girondins (1847), si peu historique, toute chaude d’éloquence, illuminée de portraits prestigieux, et qui emplit les âmes d’un vague et puissant enthousiasme révolutionnaire.

1848 vint, et ce fut un moment unique, que celui où Lamartine, pendant des semaines, fut à lui seul tout le gouvernement, et gou-

  1. Biographie : Le comte de Montalembert (1810-1870), né à Londres, fondateur de l’Avenir avec Lamennais, pair de France, se fit sous la monarchie de Juillet le défenseur de l’intérêt catholique, des Jésuites, de l’Irlande, des chrétiens de Syrie, de la Pologne, de la Grèce, etc. Député en 1848, il soutint Louis Bonaparte jusqu’au coup d’État. Il ne fut pas réélu en 1857. — Œuvres, 1861-68, 9 vol. in-8 ; Lettres à un ami de collège, in-12, 1873 et 1884.
  2. Pierre Antoine Berryer (1790-1868), député de 1830 à 1851. — Édition : Œuvres, 9 vol. in-8. 1872-78, Paris, Didier. — À consulter : E. Lecanuet (de l’Oratoire), Berryer, sa vie et ses œuvres, Paris, 1893.