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L’IRIS BLEU

taient depuis longtemps fanées, l’herbe elle-même avait perdu sa belle verdure, les arbres commençaient à se dépouiller et leurs feuilles aux teintes or, roses et rouges, tapissaient déjà le gazon.

Les Marin avaient choisi pour site de leur vieille maison un espace élevé situé au carrefour de la rivière Salvail et de la coulée des Trente, modeste ruisseau coulant au fond d’un immense ravin, de sorte que la demeure familiale semblait construite sur un cap escarpé, entourée de trois côtés de profonds précipices. « C’est une terre de côtes ! » avait l’habitude de dire avec ironie, Joseph, un des grands-oncles, celui qui avait le premier déserté la terre pour les États-Unis. Ce à quoi l’oncle Pierre répondait avec orgueil : « Des côtes, oui, mais ne voyez-vous pas comme elles sont pittoresques et comme elles sont fertiles c’est la partie qui rend le mieux ! »

Nos deux jeunes gens, pleins d’enthousiasme pour les jolis sites, approuvaient grandement l’appréciation du vieillard défunt et eux qui n’auraient pas à y peiner, ils ne cessaient de s’extasier devant la beauté du coup d’œil s’offrant à leurs regards.

La première veillée dans l’antique demeure fut consacrée à faire l’inventaire de la succession laissée par Pierre Marin.

D’ailleurs le vieillard était un homme minutieux et le tableau de sa petite fortune fut trouvé dans un vieux cahier couvert de cuir où il entrait chaque année ce qu’il appelait « sa feuille de balance ».

Il y avait d’abord le domaine comprenant environ six cent trente arpents de terre, les constructions, les instruments aratoires, le stock d’animaux, le tout se montant à environ quarante-cinq mille piastres. De plus, il y avait des titres sur les emprunts de guerre pour environ dix milles piastres et quelques milliers de piastres en banque.

« Mais te voilà fortuné maintenant, mon cher Yves s’écria Paul enthousiasmé, moi qui ai douze oncles paternels et autant dans la ligne maternelle, ils devraient bien m’en laisser chacun autant ; mais j’avoue que mes chances sont assez minces, sur ces vingt-quatre oncles vingt ont déjà obtenu la prime du gouvernement pour avoir eu douze enfants vivants… »

« Tiens, lis ce manuscrit ! dit Yves, c’est ce que mon oncle appelait son testament moral ! Puis apercevant dans un casier du bureau un gros cahier qu’il n’avait pas encore remarqué et qu’il fut tout surpris de trouver couvert de l’écriture de son oncle : « Tiens, tiens ! est-ce que ce brave oncle se serait mêlé de faire un roman par hasard ? » Et pendant que Paul lisait avec avidité les dernières recommandations du vieux terrien, Yves s’absorba lui-même dans sa lecture.

« Mais, c’est admirable, mon ami et si je ne t’avais dès les premiers moments conseillé moi-même de ne pas hésiter à te rendre à cette suprême prière, après cette lecture, je ne manquerais pas de le faire. »

— Et ce n’est pas tout, voici un vieux cahier à qui mon oncle confiait ses projets et ses rêves, le résultat de ses recherches et de ses expériences, et je t’assure que les quelques pages que j’en ai lues m’ouvrent déjà de larges horizons. Tiens, lis ce passage sur l’industrialisation de l’agriculture : « Un rêve que j’ai toujours caressé serait de tâcher d’industrialiser l’agriculture. On a souvent dit que notre province était une province essentiellement agricole et l’on a pas eu tort, car je ne puis concevoir l’agriculture sans l’industrie qui en est le complément. Le malheur est que l’on centralise toutes nos industries dans les grandes villes et que les gens de la campagne qui ne se sentent pas le désir de travailler à la terre sont obligés de s’en déraciner complètement et de s’agglomérer dans les grands centres pour se trouver de l’ouvrage.

L’industrie bien comprise devrait se disséminer plus équitablement dans notre province, et surtout vivre de notre propre matière première. C’est ce que comprirent les apôtres de l’industrie laitière lorsqu’ils ont couvert toute notre province de fabriques de beurre et de fromage et c’est grâce à cette industrie qui tout en n’étant pas de l’agriculture, en tire sa matière première, que nos gens ont trouvé des débouchés pour l’écoulement du lait de leurs vaches. Cette expérience devrait se répéter à l’infini et si je n’étais pas si vieux je tenterais sans hésitation la vulgarisation de l’industrie agricole, mais à mon âge, on ne s’aventure pas dans des voies nouvelles.

Si j’étais jeune, j’ouvrirais dans notre village, une fabrique de conserves alimentaires, par exemple, et je serais certain, tout en contribuant puissamment au développement du village, de me faire de très jolis bénéfices.

Durant la fin de juin et le mois de juillet, je confirais des fraises, puis des framboises, qui viennent en abondance sur nos terres sablonneuses ; ensuite je salerais des concombres, je mettrais des tomates en conserves, et enfin, je marinerais des tomates et des concombres dans les derniers mois de l’été, sans parler des prunes de terre qui font une excellente confiture, du raisin indigène qui ferait un vin très passable et en tous cas remplacerait avec avantage les boissons alcooliques qui sont la plus grande cause de démoralisation